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Les Cigales, des investisseurs solidaires de la transition écologique

Eric Larpin

24/12/2015

« Le marché sur l'eau », vente de produits agricoles locaux livrés par voie fluviale, un projet soutenu par le réseau des Cigales. Marta NASCIMENTO/REA

En ce soir de printemps, treize trentenaires sont réunis dans ce café branché parisien situé près du Centre Pompidou. Ce sont des cigaliers : ils sont membres d’un club d’investisseurs pour une gestion alternative et locale de l’épargne solidaire (Cigales). Mathieu, Noémie, Timothée et les autres sont ingénieur, contrôleur de gestion, institutrice… Ils financent et accompagnent des créateurs d’entreprise de l’économie sociale et solidaire. Certains étaient déjà amis il y a trois ans, au moment de la création du club du 11e arrondissement, Main dans la main, sinon ils le sont devenus depuis.

Pierre-Antoine a été repéré lors de la bourse aux projetsAu cours de cette soirée à l’ambiance conviviale mais sérieuse (les comptes des entreprises s’affichent sur l’écran des ordinateurs portables), ils accueillent un nouveau porteur de projet. Pierre-Antoine a été repéré lors de la traditionnelle bourse aux projets organisée par l’association régionale des Cigales, qui regroupe les 30 clubs franciliens. Il avait alors eu sept minutes pour « pitcher » son idée devant une cinquantaine d’investisseurs potentiels. Il paraît plutôt détendu ce soir face aux cigaliers de Main dans la main qui l’ont invité. Il tente de les convaincre de lui apporter 5 000 euros, en co-investissement avec d’autres clubs, afin d’ouvrir un restaurant italien proposant des menus sans gluten. Il en a besoin pour compléter son apport personnel, sachant que les Cigales restent toujours des actionnaires minoritaires dans les entreprises qu’ils aident. Il apparaît motivé (sa compagne est allergique au gluten), mais un peu moins à l’aise avec les chiffres. Mathieu lui conseille de créer une société par actions simplifiée (SAS) à capital variable pour pouvoir accueillir de futurs investisseurs ; Antoine lui demande s’il a bien étudié la concurrence…

Financer et apprendre« Attention, on n’a pas besoin d’être un pro de la finance ou un expert de la création d’entreprise pour devenir cigalier, rassure Mathieu Castaings, qui est aussi comptable de profession et trésorier de la Fédération nationale des Cigales. Les clubs sont structurés sous la forme d’indivisions1 d’une durée de vie limitée à cinq ans pour des raisons fiscales2. Ils ont pour vocation le financement d’entreprises ayant une forte utilité sociale et environnementale, mais aussi l’apprentissage par leurs membres des mécanismes économiques, dans une logique d’autoformation. »

3000 cigaliers sont répartis dans 230 clubs en FranceLes 3 000 cigaliers répartis dans 230 clubs dans tout l’Hexagone (mais principalement en Ile-de-France, Bretagne et Nord-Pas-de-Calais) cherchent en effet à la fois à donner du sens à leur épargne et à se réapproprier l’économie. Une double problématique susceptible a priori d’intéresser un public très large : en Ile-de-France, l’épargne moyenne versée chaque mois par les cigaliers dans le pot commun reste d’ailleurs d’un niveau assez abordable : 22 euros par mois.

Après l’envoi de son plan de financement corrigé et un vote des membres du club, le projet de Pierre-Antoine sera le septième à être soutenu par Main dans la main. Le financement est apporté le plus souvent pour une durée de cinq ans, mais il arrive que les cigaliers le prolongent pour ne pas fragiliser le projet.

Le financement est souvent apporté pour une durée de cinq ansParmi les entreprises soutenues par le club, une coopérative bio à Paris, une librairie à Bobigny (la seule de la ville, pourtant préfecture de Seine-Saint-Denis !), une garderie d’enfants à L’Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne), mais aussi une coopérative de services informatiques à Quimper, dans le Finistère. Les épargnants cigaliers préfèrent la plupart du temps accompagner un projet à proximité, mais il arrive qu’ils dérogent à ce principe pour un coup de cœur.

Non délocalisable« Comme nous voulions créer une coopérative loi 1947, il nous a semblé naturel d’aller voir les Cigales, porteuses d’une économie positive, non délocalisable et qui permet le dialogue direct entre entreprises et épargnants, explique Baptiste Simon, cogérant de Libre informatique, le projet breton soutenu par Main dans la main.

Les Cigales sont porteuses d’une économie non délocalisable qui permet le dialogue direct entre entreprises et épargnantsNous n’avions pas vraiment l’esprit “start-up”, donc nous n’envisagions pas de solliciter des business angels, qui exigent des retours sur investissement démesurés. » L’apport des Cigales (Main dans la main et deux clubs de Bretagne qui ont mis 2 100 euros au total) associé à ceux des coopérateurs, de quelques personnes extérieures et de la coopérative d’activités et d’emploi Coopaname, au sein de laquelle les trois salariés avaient démarré, ont permis à Libre informatique de constituer un capital initial de 15 000 euros.

En outre, Garrigue, société de capital-risque solidaire, a apporté 18 000 euros en quasi-fonds propres. Ce n’est pas une surprise de trouver Garrigue dans ce tour de table, puisque ce financeur solidaire a été créé en 1985 par des cigaliers soucieux de disposer d’une capacité d’intervention plus importante pour de gros projets solidaires. Fondée l’an dernier, Libre informatique a ainsi pu engager un quatrième salarié il y a quelques mois.

Pour Julien Besnard, gérant d’Auto2, une société coopérative d’intérêt collectif (Scic)3 d’autopartage en Ile-de-France, c’était aussi une évidence d’aller voir les Cigales. Pour créer une Scic sous forme de société anonyme (SA), un capital de 19 200 euros est nécessaire. Somme que Julien Besnard est parvenu à atteindre avec des apports personnels complétés par 6 600 euros venant de trois Cigales, ainsi qu’avec le soutien d’un fonds régional cogéré par France active et la région Ile-de-France.

«L'adhésion des Cigales au projet m'a donné confiance pour aller voir des banques», explique un entrepreneur« Lors de notre passage en Scic en 2011, les Cigales ont été les premiers à réagir, raconte Julien Besnard. Le décaissement des sommes a été très rapide et la convention qui lie l’entreprise et le club facilement signée. L’an dernier, j’ai de nouveau fait appel à une Cigales du 13e arrondissement pour augmenter le capital de la coopérative. Un autre de leurs points forts est d’avoir une écoute bienveillante ; en fait, la première fois que j’ai présenté mon projet chiffré à des financeurs, c’était aux Cigales. Leur adhésion m’a donné confiance pour aller voir des banques. » Membre du réseau d’autopartage Citiz, Julien Besnard avait été conseillé par des coopératives pionnières, elles-mêmes aujourd’hui financées par des Cigales, à Marseille, Besançon ou Lille. Julien a tellement été séduit par cette approche qu’il est lui-même à l’origine d’un club d’épargnants solidaires dans le Val-d’Oise, département de localisation de la Scic.

De cigalé à cigalier« Julien n’est pas une exception, note Félicie Goyet, coprésidente de la Fédération nationale des Cigales. Le passage d’entrepreneur cigalé à épargnant solidaire est assez fréquent. Du côté des créateurs comme des cigaliers, de plus en plus de jeunes sont intéressés par des filières comme la mobilité douce, le commerce équitable ou l’agriculture bio, des projets d’utilité sociale. Sensibles à la transparence des circuits courts, ils veulent soutenir une action concrète. C’était déjà le cas en 1983, pour les inventeurs de la première Cigales. »

Le passage d’entrepreneur cigalé à épargnant solidaire est fréquentCette économie alternative, inscrite dans la Charte des Cigales4 à laquelle chaque club doit adhérer, est aussi une économie qui fonctionne. Selon les chiffres de l’association francilienne, la pérennité des entreprises cigalées est de 80 % à trois ans et de 59 % à cinq ans, contre respectivement 62 % et 49 % pour l’ensemble des entreprises d’Ile-de-France (Insee). Depuis l’origine, toujours en Ile-de-France, plus de 200 entreprises soutenues sont toujours en activité, certaines ayant fêté leurs trente ans.

La durée de vie des Cigales, limitée à cinq ans, amène les clubs à se reconstituer sans cesse en intégrant de nouveaux épargnants citoyens. Le renouvellement des générations favorise la promotion de nouveaux outils, en particulier via Internet. En Poitou-Charentes, l’association régionale a participé, aux côtés d’autres acteurs de la finance solidaire (Adie, France active, Crédit coopératif), au montage de la plate-forme Jadopteunprojet en décembre 2014.

La durée de vie des Cigales, limitée à cinq ans, amène les clubs à se reconstituer sans cesseThibault Cuénoud, gérant de la Scic qui s’occupe du site et lui-même cigalier, précise qu’il s’agit pour le moment d’une plate-forme de dons à destination de projets ayant déjà reçu un financement d’un des partenaires. « Dès cette année, elle pourra proposer cependant aux internautes d’investir dans des projets grâce à l’acquisition de parts sociales de la coopérative par les internautes », ajoute-t-il. 25 projets ont déjà été mis en ligne. En Ile-de-France, les Cigales commencent à étudier les projets via la plate-forme 1001pact. Toutefois, les plus militants des cigaliers, jeunes ou vieux, sont attentifs à ce qu’Internet ne rompe pas la relation humaine directe entre eux et les porteurs de projet.

500 000 euros investis dans 120 projetsGlobalement, l’encours de l’investissement global a été de 500 000 euros en 2014, investis dans 120 projets selon la Fédération des Cigales. Même si les Cigales ont contribué au lancement d’acteurs importants de l’économie sociale et solidaire (ESS) comme la coopérative Ardelaine ou Enercoop, cet investissement dépasse exceptionnellement les 10 000 euros quand plusieurs clubs se réunissent. Cela a été le cas en particulier pour le financement de la SAS Bégawatts qui a reçu 254 000 euros en 2011 en provenance de trente Cigales, créés pour soutenir la naissance d’un parc éolien citoyen à Béganne (Ille-et-Vilaine).

Les Cigales ont contribué au lancement d’acteurs importants de l’économie sociale et solidaire comme EnercoopIl ne faut pas se faire d’illusion : les Cigales ne dégagent quasiment pas de rémunération. Un taux d’intérêt annuel plafonné est pourtant prévu lors de la signature des conventions entre l’entreprise soutenue et la Cigales, mais il est rare que ce taux puisse être appliqué. Avant trois ans, les sociétés dégagent très rarement des plus-values suffisantes. Dans les Scop, les parts sociales ne dégagent pas de plus-values et les sorties des Cigales se font donc au nominal, soit le prix auquel les parts ont été achetées. Or, selon les chiffres de la Fédération des Cigales, les clubs investissent à 18 % dans des coopératives et à 14 % dans des associations (contre 68 % dans des SARL classiques).

  • 1. L’indivision volontaire est un statut juridique dans lequel la gestion des biens (argent et titres) se fait collectivement sans qu’ils puissent être divisés avant une durée choisie pour assurer un suivi des investissements effectués. Ce statut garantit la transparence fiscale. La durée de vie d’un club Cigales actif est de cinq ans, renouvelable une fois.
  • 2. L’avantage dit « Madelin » pour les achats d’actions non cotées donne droit à une réduction d’impôt équivalant à 18 % de l’investissement réalisé, sous réserve de conserver les titres au moins cinq ans. De même, selon la loi en faveur du travail, de l’emploi et du pouvoir d’achat, dite loi « Tepa », un contribuable soumis à l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) qui souscrit un placement solidaire sous la forme de parts de capital d’une PME non cotée ou d’une coopérative peut déduire de son ISF 50 % du montant de sa souscription, sous réserve que les titres contractés soient bloqués au moins cinq ans.
  • 3. La SCIC est un statut d’entreprise qui peut associer des parties prenantes extérieures comme les collectivités locales ou les usagers.
  • 4. Cette Charte définit notamment les secteurs dans lesquels les Cigales investissent.
Eric Larpin
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