L'agriculture autrement

Une couveuse pour les futurs paysans bio

Marion Perrier - La Fourmilière

03/03/2016

A l’abri du vent qui balaie la ferme du Pas-de-Côté, à Saulx-les-Chartreux, à 20 km au sud-ouest de Paris, Elisabeth Lavarde et Maëla Le Guillou s’accordent une pause-café. Préparation de semis, réparation des serres : « On a beau être dans la période creuse, il y a toujours du travail », résume Elisabeth Lavarde, qui est ici pour vérifier sa capacité à tenir une exploitation maraîchère. Elle fait partie de la dizaine de porteurs de projets en test au sein de la couveuse d’activités agricoles Les champs des possibles, une association francilienne créée en 2009 et devenue, en 2016, coopérative d’activités et d’emplois (CAE). Ce statut permet le regroupement de plusieurs entrepreneurs salariés et la mutualisation de la gestion administrative et comptable.

Accompagner les reconversions agricoles

Imaginée par le réseau des associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap) d’Ile-de-France, la couveuse accompagne les futurs paysans dans leur installation. En 2014, son budget global était de 520 000 euros, dont 25 % de la région Ile-de-France et 20 % de l’Agence de l’eau Seine-Normandie. Le reste étant notamment financé grâce à la production agricole, aux formations dispensées et aux 10 % prélevés sur le chiffre d’affaires des couvés.

Sa cible : les porteurs de projet non issus du milieu agricole. En 2014, ils représentaient, selon le ministère de l’Agriculture, 30 % des bénéficiaires de la dotation d’installation aux jeunes agriculteurs, dont le montant moyen avoisine les 15 000 euros. Elisabeth Lavarde et Maëla Le Guillou comptent parmi ces aspirants paysans.

La couveuse a été imaginée par le réseau des Amap d’Ile-de-France

A 38 ans, la première a choisi de quitter son poste dans un bureau d’études du bâtiment pour « participer au maintien d’une agriculture locale ». La deuxième a travaillé deux ans dans le développement au Ghana, et se verrait bien désormais fabriquer du pain avec son propre blé.

Elles ont signé un contrat d’appui au projet d’entreprise (Cape) avec Les champs des possibles. Cette convention lie un porteur de projet et une structure tenue de lui fournir un accompagnement et les moyens de tester son activité. Pendant les un à trois ans du contrat, Maëla Le Guillou et Elisabeth Lavarde disposent ainsi d’un compte professionnel auprès de la couveuse et peuvent utiliser son numéro de siret tout en démarrant leur production. Elles peuvent aussi continuer à bénéficier de leurs allocations chômage.

Un test grandeur nature

La couveuse dispose de sept sites loués en son nom propre ou chez des agriculteurs, où ses bénéficiaires peuvent tester leur projet avec à leur disposition du matériel, ainsi qu’un circuit de commercialisation et les conseils de tuteurs professionnels. Au Pas-de-Côté, c’est Guilain Vergé, maraîcher bio depuis 2013, qui guide Elisabeth Lavarde. Elle a pourtant déjà à son actif une formation d’un an et plusieurs stages.

Pour l’heure, elle contribue à produire une partie de la centaine de paniers de légumes bio que la ferme distribue chaque semaine à trois Amap voisines. Cela devrait lui assurer un chiffre d’affaires d’environ 30 000 euros, dont 15 000 serviront à payer son loyer de couvée et sa contribution aux charges de l’exploitation.

Les champs des possibles disposent de sept sites en Ile-de-France

A terme, elle espère travailler 2,5 hectares pour écouler une soixantaine de paniers en Amap. « C’est ce qu’il y a de plus sécurisant. Le prix est défini entre le producteur et les consommateurs. Bien sûr, c’est plus cher que des produits non bio, mais cela peut être plus accessible que les légumes proposés dans les chaînes de magasins bio », détaille-t-elle. Selon ses calculs, elle pourra ainsi dégager environ 1 500 euros de revenus mensuels nets.

Maëla Le Guillou fabrique déjà 90 kg de pains par semaine, la moitié de son objectif, à partir de la farine issue des deux hectares de blé qu’elle a semés au Pas-de-Côté. Une double casquette offrant selon elle l’avantage d’une diversification des tâches et d’une meilleure valorisation du blé. Sa production est aussi distribuée en Amap. « Pour commencer, je me suis basée sur la fourchette basse des prix du pain vendu sur le marché par des paysans-boulangers, autour de 5 euros le kilo. L’idée sera de réajuster selon mes charges, si cela est pertinent », explique la trentenaire.

Les futurs agriculteurs ont déjà des exercices validés à présenter aux banques

Ses ventes paient déjà l’amortissement du four dans lequel elle a investi 3 800 euros l’année dernière. Son projet, s’il est mené à bien, doit lui permettre d’atteindre l’équivalent d’un Smic, qu’elle se voit bien compléter avec une activité de poules pondeuses. A la couveuse, elle peut ainsi affiner son modèle économique. « Quand ils vont voir les banques, nos futurs agriculteurs ont déjà deux ou trois exercices validés à présenter », explique Sylvain Pechoux, responsable de la structure.

Un terrain difficile à trouver

Cela leur donne aussi le temps d’amorcer la recherche de foncier, ardue dans une région dominée par les grandes cultures céréalières. En promouvant une agriculture biologique diversifiée et en circuit court, ces aspirants paysans répondent pourtant à une demande forte des consommateurs. « Ils n’ont aucune difficulté à trouver des débouchés », assure Sylvain Péchoux. Mais pour dégoter un lopin où s’installer, l’expérience de la couveuse et les contacts de son réseau de professionnels ne sont pas de trop.

Les paysans passés par la couveuse n’ont aucun mal à trouver des débouchés

« J’avais une crédibilité supplémentaire », estime Guilain Vergé, qui a été sélectionné à sa sortie de la couveuse pour s’installer sur 4,15 hectares à Saulx-les-Chartreux comme locataire de l’Agence des espaces verts d’Ile-de-France. Celle-ci a ainsi installé 123 agriculteurs sur 2 073 hectares à ce jour. Ils sont choisis sur appel d’offres par le comité technique de la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural, qui examine la viabilité économique de leur projet et leur CV.

Douze autres anciens couvés volent désormais de leurs propres ailes. Cinq ont finalement renoncé. « Ce sont aussi des échecs évités », argumente Jean-Baptiste Cavalier, animateur du Réseau national des espaces-test agricoles, qui regroupe 33 couveuses en activité et 29 en développement. Ces structures, dont le statut et le fonctionnement varient, ont depuis la fin des années 2000 accompagné plus de 150 personnes, principalement vers le maraîchage mais aussi de plus en plus vers d’autres domaines de l’agriculture.

Les renoncements sont aussi des échecs évités

Ces couveuses peuvent aussi avoir pour effet de faire naître de nouvelles formes de coopération. Maëla Le Guillou pourrait par exemple mutualiser le moulin nécessaire à la mouture de son blé, tandis que des projets pourraient naître au sein de la coopérative pour transformer les légumes de ses producteurs. « L’idée est de ne pas rester figés dans un système qui a montré ses limites », conclut Elisabeth Lavarde.

Marion Perrier - La Fourmilière