Chronique

2016 : année critique pour l’Union européenne

Benjamin Coriat Membre du comité d’animation des Economistes atterrés

En se faisant élire président de la Commission, Jean-Claude Juncker, qui en avait une conscience aiguë, le proclamait partout : il s’agit de la Commission de la « dernière chance ». Si cette Commission échoue, disait-il, ce sera la fin de l’Union européenne.

Depuis les choses sont allées si vite et le paysage s’est si fortement modifié que les échéances se sont sans doute rapprochées. L’année 2016 marque en effet l’entrée dans une zone de tous les dangers. Mais aussi et pour cette raison même, s’ouvre une possibilité majeure de sortir par le haut de la crise interminable dans laquelle l’Europe est empêtrée.

La fin de l’alignement favorable des planètes

Avec 2016, l’alignement des planètes considérées comme favorables touche à sa fin, voire commence à produire des effets contraires. La baisse du prix du pétrole conduit à la récession des pays producteurs, à commencer par la Russie (– 4 % de produit intérieur brut cette année) ou le Venezuela en déconfiture générale… La baisse des taux d’intérêt est derrière nous, la Réserve fédérale américaine (Fed) en commençant le mouvement des hausses fait naître toutes sortes d’inquiétudes pour nombre de pays endettés en dollars. L’euro, quoique déprécié de 25 %, n’a nullement permis les baisses espérées du chômage. En dépit de la politique ultralaxiste de la Banque centrale européenne (BCE), l’Union  continue d’enregistrer un immense déficit d’investissement : – 40 milliards d’euros par an en moyenne depuis 2007.

Surtout, et c’était là la nouveauté de 2015, pendant que perdurent et s’approfondissent les anciennes limites de l’Union, des fractures nouvelles apparaissent et contribuent – en aggravant la menace – à bouleverser la donne.

La division classique Nord-Sud, celle qui oppose l’Allemagne et ses alliés aux malheureux du Sud, est en train de voler en éclats

C’est ainsi que la division classique Nord-Sud, celle qui oppose l’Allemagne et ses alliés aux malheureux du Sud, est en train de voler en éclats. Au Portugal, à l’Irlande, à la Grèce et à l’Espagne, il faut ajouter maintenant la Finlande. Autrefois caracolant en tête des pays les plus arrogants, la voici à terre. Engluée dans une récession majeure, alors que la coalition de droite aux commandes ne parvient nullement à imposer sa politique d’ajustements, faite de baisse des salaires et de coupes budgétaires. Dans la rue, les manifestants ont jusqu’ici bloqué ces politiques.

Mais cela n’est encore qu’un élément du nouveau puzzle qui est en train de se mettre en place. Car, en vérité, c’est l’ensemble du bloc jusqu’ici dominant en Europe, qui, autour de l’Allemagne, est en passe de se désagréger. L’Est en effet est en train de faire sécession. Amenés par l’extrême droite ultranationaliste, Hongrois et Polonais ont, à l’occasion de la crise des migrants, montré quel cas ils faisaient de l’Europe, de ses valeurs et de ses règles. Ces pays jusque-là tous unis derrière M. Schaüble pour le « dur respect des règles » et mater la rébellion grecque laissent, sous la houlette de leurs gouvernements, donner libre cours à leurs tropismes xénophobes, que l’Union avait un temps réussi à tenir sous contrôle (au passage il serait bien que les tenants de la dissolution de l’Union, réfléchissent à cela : le beau résultat que donne le retour aux nations dans le contexte de crise aiguë que nous connaissons).

L’Est de l’Europe est en train de faire sécession

Si l’on ajoute à cela, la pression exercée par le Royaume-Uni et sa menace de quitter le bateau si on ne cède pas à son chantage, ce qui pousse à de nouvelles divisions au sein même des capitales européennes, l’éclatement devient patent et ne peut guère être discuté.

Sous le poids de la crise, interne comme mondiale, sous le poids des guerres et des réfugiés qu’elles fabriquent, l’Europe se fractionne et se refractionne suivant des lignes pour partie nouvelles et dans tous les cas très profondes. Un formidable alignement de planètes néfastes, qui fait jubiler tous les tenants du retour à la nation et à l’entre-soi, est ainsi en train de se mettre en place. Si rien n’est fait, nous courrons vers l’abîme.

Une sortie par le haut ?

Pourtant, si la raison se décidait à l’emporter, tout n’est pas si noir.

Car la crise qui est en train de laminer si puissamment l’Europe héritée de Maastricht et de Lisbonne prépare aussi un ensemble d’opportunités qui, si elles sont saisies, peuvent permettre une tout autre sortie que celle qui se prépare. Une sortie « par le haut ».

Observons d’abord, qu’avoir pesé de tout son poids – et de la manière la plus infâme – pour faire plier la Grèce n’a servi à rien. Ou presque. Car cela n’a empêché ni la formation d’une coalition nouvelle – anti-austérité – au Portugal (coalition dont l’une des premières mesures a été l’annonce d’une augmentation du salaire minimum), ni la déroute de Mariano Rajoy (l’élève chéri d’Angela Merkel) et avec la très belle performance électorale de Podemos, l’entrée de l’Espagne dans une ère nouvelle. Malgré le traitement imposé à la Grèce, les voix anti-austérité et les peuples, au Portugal et en Espagne à tout le moins, persistent et signent !

Faire plier la Grèce n’a pas empêcher les partis anti-austérité de progresser

Observons encore qu’au moins de deux côtés différents, des voix tout à fait « autorisées » s’élèvent désormais pour dire que les règles budgétaires et l’austérité qu’elles impliquent pourraient et devraient être relâchées. Ainsi, la Commission européenne a-t-elle acquiescé à la proclamation unilatérale de François Hollande selon laquelle « le pacte de sécurité l’emporte sur le pacte de stabilité ». Dans le même esprit, en Allemagne, le parti majoritaire lui-même laisse entendre que la prise en charge des réfugiés implique que les règles budgétaires soient repensées et relâchées pour rendre possible leur accueil dans de bonnes conditions. Certes, il s’agit là de simples déclarations. Mais, on le concédera : venant de la Commission et de la CDU allemande, elles sont inédites.

Enfin et sans doute est-ce là le principal, il est plus que temps de mesurer l’ineptie dans laquelle l’Europe s’est enfermée. Rappelons cette donnée essentielle : en 2015, l’Union européenne dégagera quelque 3,2 % d’excédent commercial par rapport à son PIB, 8,3 % pour la seule Allemagne, soit 2,3 % de plus que ce que les règles européennes, si chères à M. Schaüble mais dont cette fois il n’a cure, imposent. Au lieu de laisser cet excédent d’épargne s’investir sur les marchés étrangers ou s’évaporer sur des marchés de capitaux plus ou moins exotiques, ne conviendrait-il pas qu’une politique européenne enfin digne de ce nom oriente cette épargne vers l’investissement interne ?

N’est-il pas temps que Juncker lui-même se souvienne qu’il dirige la Commission de la dernière chance ?

L’emploi et notamment celui des jeunes, les régions déshéritées, la transition écologique, pour ne citer que ces domaines, manquent cruellement de ressources. La Banque européenne d’investissement (BEI) vraiment, ne peut-elle reprendre le mors aux dents pour repenser et redimensionner un « plan Juncker » d’investissements enfin à la hauteur des besoins ?

N’est-il pas temps que Juncker lui-même se souvienne qu’il dirige la Commission de la dernière chance ? Une sortie par le haut de l’Europe est non seulement souhaitable : elle est possible. Des marges, et des marges importantes existent – dont il n’est pas sûr, c’est un euphémisme, qu’en cas de dissolution de l’Europe et de retour aux politiques nationales elles perdureraient ! Le temps presse. En Europe, il est minuit moins une !

Commentaires

GOYCHMAN

Un formidable alignement de planètes néfastes, qui fait jubiler tous les tenants du retour à la nation et à l’entre-soi, est ainsi en train de se mettre en place. Si rien n’est fait, nous courrons vers l’abime. Pensez-vous qu'il puisse exister une réalité internationale qui ne soit pas une nation? Pour aller vers le fédéralisme, il faudrait un élément fédérateur qui n'existe pas. Le peuple américain s'était révolté contre les puissances qui les avaient colonisé, et a pu creer la nation que nous connaissons. Mais pour l'Europe, il n'y a rien. Ce n'est pas la peur suscitée par les terroristes qui pourra jouer ce rôle, car nos nations existent déja. On ne pourra pas les fondre ensemble. Il faut donc trouver un autre moyen de fonctionnement qui préserve les souverainetés nationales en permettant des coopérations harmonieuses régies par le droit internationaL La "Charte des Nations-Unies" ne fait d'ailleurs référence qu'aux nations. Essayons donc de mettre en place une confédération intelligente pendant qu'il est (peut-être) encore temps.

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