Chronique

La loi El Khomri : « un projet bon pour les jeunes », vraiment ?

Benjamin Coriat Membre du comité d’animation des Economistes atterrés

L’opposition à la loi El Khomri ne cesse de monter dans le pays et s’apprête à gagner la rue : deux manifestations sont prévues les 9 et 30 mars. Le gouvernement tente donc d’allumer des contre-feux. En essayant, d’abord, de casser la mobilisation des jeunes. Pour un président qui avait annoncé que sa priorité absolue était la jeunesse, finir son quinquennat avec des manifestations de jeunes dans la rue, c’est évidemment le pire des scénarios.

Du coup, on a vu toute la semaine, non seulement Mme El Khomri mais aussi le ministre de l’Economie Emmanuel Macron monter au front, non plus dans le rôle qu’il affectionne tant, celui de l’incendiaire, mais dans celui, inédit pour lui, de démineur. « La mobilisation des jeunes est absurde », dit la ministre, qui poursuit : « Cette loi est faite pour que les jeunes puissent rentrer plus facilement sur le marché du travail en étant en CDI. » Et Macron dans son nouveau rôle de pédagogue d’enfoncer le clou : « Il faut que les jeunes comprennent que ce projet est bon pour eux. »

Bon pour les jeunes ? Vraiment ? Il vaut la peine d’y regarder de plus près.

Un principe d’économie vaudoue

Il faut d’abord rappeler qu’il n’y a pas une seule disposition destinée spécialement aux jeunes dans cette loi. Les affaiblissements et attaques contre les droits qui y sont inscrits n’ont rien de spécifiques. Ils concernent tout le monde. Jeunes et moins jeunes, hommes et femmes.

Tout au plus, mais indirectement, figure une disposition qui concerne au premier chef les jeunes. Il s’agit de celle qui a trait à l’apprentissage. Et que dit-elle ? Que désormais les apprentis pourront travailler 12 heures par jour (au lieu de 10 heures), 40 h par semaine. Un alourdissement de leur charge de travail donc. Et, bien sûr, il va de soi que si le même apprenti voit son temps de travail allongé, cela va mécaniquement créer de l’emploi ! Elémentaire mon cher Macron !

Il va de soi que si le même apprenti voit son temps de travail allongé, cela va mécaniquement créer de l’emploi !

Pour le reste, les dispositions générales prévues par la loi, toutes celles qui concernent l’abaissement de la rémunération des heures supplémentaires, comme celles qui ont trait au plafonnement des indemnités en cas de licenciement abusif et sans cause sérieuse, s’appliquent aux jeunes.

Alors sur quoi repose l’argument selon lequel cette loi « est bonne pour les jeunes » ? En fait, tout repose sur un principe d’économie vaudoue, défendu par le Medef et popularisé par tous les think tanks à sa dévotion. Principe selon lequel c’est en affaiblissant les droits des salariés et en enrichissant les entreprises par abaissement du coût du travail, qu’on donne confiance aux patrons et qu’on incite à embaucher.

Tout repose sur un principe d’économie vaudoue, défendu par le Medef : c’est en affaiblissant les droits des salariés et en enrichissant les entreprises qu’on incite à embaucher

Que cette maxime soit démentie par les faits n’a bien entendu aucune importance. Rien ne sert de faire observer que les pays qui ont fait absorber à leurs peuples les potions les plus amères – la Grèce, l’Espagne, le Portugal, l’Irlande – sont aussi ceux dont l’emploi a plongé en chute libre. Rien ne sert non plus de faire observer que l’économie qui va (relativement) le moins mal, l’économie allemande, est une de celles qui, aux termes même de l’OCDE, protège le mieux ses CDI contre les licenciements (et dans tous les cas bien mieux que ne le fait la France). Une économie de surcroît qui vient d’établir un salaire minimum.

Enfin, rien ne sert de faire observer qu’en France, suivant les derniers chiffres de l’Insee, les entreprises les plus prospères, celles du CAC 40 (par ailleurs championnes d’Europe en 2015 pour la distribution des dividendes, sont aussi celles qui ont largement débauché au cours des dernières années. En économie vaudoue, ce qui compte ce ne sont pas les faits, mais le nombre de fois que vous êtes capable de faire répéter par vos affidés la même incantation. Et pour ce faire, en France, on ne manque pas de candidats.

Extension du domaine de la précarité

Dans ces conditions, oui bien sûr les jeunes ont raison de s’inquiéter et donc de manifester pour le retrait de la loi. Précaires dans leurs études, leurs logements, leurs stages, leurs contrats en intérim et autres CDD, ce que la loi leur propose c’est une nouvelle extension du domaine de la précarité. Notamment, en facilitant encore plus les licenciements et en limitant drastiquement les dédommagements, même en cas de licenciement abusif.

Il y a d’autant plus de raison de refuser l’ensemble des concessions unilatérales que comporte la loi, que même lorsque le patronat est supposé s’engager – par exemple en contrepartie des 41 milliards distribués dans le cadre du pacte de responsabilité –, il ne tient pas ses engagements. Alors que l’argent du pacte coule à flots vers les entreprises, seule une quinzaine, sur 40 des branches concernées, a signé des accords, dont trois d’entre eux seulement comportent des engagements (bien timides) en matière d’emploi.

Oui, bien sûr, les jeunes ont raison de s’inquiéter et donc de manifester pour le retrait de la loi

De même le fameux contrat « génération » (prévu, lui, pour favoriser explicitement l’emploi des jeunes) se traduit par un échec cinglant. Non seulement les entreprises l’ont boudé (51 000 contrats signés au dernier bilan disponible, alors que 500 000 signatures étaient attendues pendant le quinquennat), mais aussi, comme les premiers bilans le montrent, il a surtout donné lieu à des effets d’aubaine : les entreprises ne l’ont utilisé (et les subventions qui vont avec), pour l’essentiel, que pour des jeunes déjà présents dans l’entreprise et dont l’embauche était de toute façon prévue.

Emmanuel Macron et Myriam El Khomri peuvent donc continuer de s’époumoner. Il est bien tard. Le quinquennat s’achève. En organisant une mobilisation contre la loi, les jeunes s’occupent parfaitement bien de leur avenir. Qu’au moins on ne leur laisse pas en héritage, à travers un code du travail dénaturé, une situation détériorée. Oui, décidément, nos gouvernants devraient s’astreindre à plus de modestie. Les jeunes sous ce quinquennat ont déjà suffisamment payé. Il serait avisé qu’au minimum on s’en tienne là. En retirant cette loi.