Energie

Pétrole et marchés financiers : un mélange détonnant

Benjamin Coriat Membre du comité d’animation des Economistes atterrés

L’observation de la conjoncture récente met en évidence un étonnant paradoxe : alors que le prix du pétrole a drastiquement baissé, ce qui contribue à la baisse générale des coûts, à l’élévation des profits pour les entreprises et – toutes choses égales par ailleurs- à l’augmentation du pouvoir d’achat pour les particuliers, les marchés financiers ont salué ces baisses par une instabilité et des turbulences marquées.

Si la nouvelle déprime constatée sur les marchés a des causes multiples (l’effondrement de la croissance en Chine, la menace de hausse des taux d’intérêt par la Fed américaine…), chacun s’accorde pourtant pour noter que le prix du pétrole est bien une cause majeure des turbulences constatées. Pourquoi cela ? Comment expliquer qu’un bas prix du pétrole ait ainsi ranimé une spéculation financière à si grande échelle ?

Les marchés ne sont pas efficients

Souvenons nous. Il y a 14 mois à peine, le prix pétrole flirtait autour de 115 dollars le baril. Depuis, la chute a été vertigineuse. Le pétrole a perdu 75 % de sa valeur en quelques mois et  au milieu de la semaine dernière il s’est négocié à New York à 26,5 dollars le baril. De toute évidence pas plus 115 dollars que 26 dollars ne correspond « au vrai prix » du baril, à ce qui serait son « prix d’équilibre ». Car tout simplement celui ci, dans ce domaine comme dans la plupart des autres, n’existe pas. Les marchés ne sont pas des lieux d’allocation pure entre offre et demande comme le prétendent les libéraux. Les marchés sont le lieu de rapports de force et de comportements stratégiques où une guerre permanente se mène entre les acteurs, surtout lorsque quelques géants dominent toute l’activité. Les prix à la baisse ou à la hausse résultent de ces affrontements, et les évolutions peuvent être brutales !

Les marchés sont le lieu de rapports de force et de comportements stratégiques

C’est ainsi que dans le cas du pétrole, la chute a d’abord été provoquée par un pari. Celui que, à 100 dollars le baril, il existait des marges fabuleuses pour un produit alternatif. Non l’éolien, le solaire ou la géothermie comme la raison aurait du le commander, mais pour des gaz extraits de roches souterraines : les gaz de schistes. Au risque pleinement assumé par les acteurs de la filière et les banques qui les ont financé, de provoquer des désastres écologiques supplémentaires.

Avec l’exploration et l’exploitation des gaz de schiste une nouvelle industrie s’est mise en marche, qui par vagues successives va entièrement déstabiliser le marché. Le cœur du cyclone vient des Etats Unis. L’exploitation en masse des gaz et pétroles de schistes sur le sol états-unien va rapidement provoquer une surabondance générale d’offre de pétrole. En quelques années, en effet, les Etats Unis d’importateurs majeurs de pétrole sont devenus exportateurs. Si l’on ajoute à cela le sévère ralentissement de la croissance en Chine, la crise provoquée par les nouveaux prix chez les grands producteurs de pétrole (Venezuela, Russie, Algérie ….) et la guerre générale inaugurée par l’Arabie Saoudite pour maintenir ou accroitre ses parts de marché dans un contexte de resserrement général de la demande, on comprend, pourquoi la baisse s’est mécaniquement auto-entretenue.

Un pari stupide alimenté par la finance

Mais pourquoi la contagion aux marchés financiers ? Pourquoi les baisses spectaculaires et générales constatées la semaine dernière sur les cours de pratiquement toutes les Bourses de la planète, alors que le bas prix du pétrole était jusqu’ici présenté comme une des ces planètes dont l’alignement était jugé si favorable à la croissance ?

Le pétrole n’est pas seulement un marché de matières premières. C’est aussi un marché entièrement financiarisé

C’est ici qu’intervient le facteur essentiel. Il tient en ceci que le pétrole n’est pas seulement un marché de matières premières. C’est aussi un marché entièrement financiarisé. Ainsi le pari (stupide) en quoi a consisté le lancement en grand de l’industrie du gaz de schistes a contribué à préparer une nouvelle bulle financière, bulle dont l’explosion vient de commencer. Les centaines d’entreprises lancées dans la nouvelle filière « schiste» ne l’ont été qu’à travers un endettement massif, par émissions d’obligations et de produits financiers divers associés à ces obligations.

Jusqu’à 50 dollars le baril de pétrole, tout va bien : le gaz de schiste est rentable. En dessous de ce prix, et plus on s’en éloigne, les prêts consentis aux entreprises de schiste deviennent non viables. C’est ainsi que d’ores et déjà, aux Etats-Unis 30 % de la totalité des « junk bunds » en circulation (des obligations dites « pourries » car jugées très difficilement remboursables), sont constitués par des obligations d’entreprises liées au gaz des schistes. Déjà quelques 42 entreprises ont déposée leur bilan, alors que nombre d’entre elles qui ne se maintiennent que parce qu’elles sont soutenues à bout de bras par les banques – prisonnières de leurs propres paris – sont sous la menace d’exploser dans des délais rapprochés.

Aux Etats-Unis 30 % des « junk bunds » sont constitués par des obligations d’entreprises liées au gaz des schistes

On comprend dès lors pourquoi, la baisse du prix du pétrole qui en soi est plutôt une bonne nouvelle pour l’économie s’est traduite par le début de panique constatée sur les marchés financiers.

Provisoirement la panique parait s’être calmée. Mais pour combien de temps ?

Le mélange pétrole/marchés financiers apparaît en effet bien détonnant ! Et il serait bien surprenant qu’on n’en voie pas bientôt d’autres manifestations. D’autant que, comme l’explosion d’une réserve de gaz en Californie vient de le montrer, provoquant par son ampleur une catastrophe seulement comparable à celle dont BP était à l’origine dans le golfe du Mexique, le manque de liquidité dont souffrent désormais les opérateurs de la filière schiste conduit à toutes les imprudences. Risques financiers et risques écologiques s’alimentent ici l’un l’autre.