Chronique

L’orgie de Noël

Louis Maurin Directeur de l'Observatoire des inégalités

Y aura-t-il de la neige à Noël ? Les fêtes seront l’occasion d’un immense déballage. Téléphones et tablettes seront des invités de marque. Dès novembre, les catalogues de jouets ouvrent le bal. Début décembre, les rues s’illuminent, les « marchés » de Noël s’installent et la chasse aux cadeaux commence. Comment une telle frénésie de consommation est-elle possible, dans un pays frappé de plein fouet par une crise d’une ampleur inégalée, où le nombre de demandeurs d’emploi a augmenté de deux millions depuis 2008, selon Pôle emploi ?

Marketing

Pour deux raisons. La première est liée au poids des marchands. L’injonction à consommer est immense. Ils déversent des tonnes de papier tous les mercredis dans nos boîtes aux lettres, envahissent les murs des villes, Internet, la presse, la radio et la télé pour nous inciter à passer à l’acte. Leur lobbying pèse lourd. Ils sont si bien outillés qu’ils ont réussi à pousser une majorité censée défendre d’autres valeurs à engager une extension de l’espace de la consommation le dimanche. Extraordinaire. Ceux qui s’en offusquent sont présentés comme des « archéos ».

Notre orgie a lieu parce qu’un gros tiers du pays continue à s’enrichir

La deuxième raison est liée aux écarts qui augmentent entre les ménages. Non entre une poignée de riches dont les revenus s’envoleraient et tous les autres, comme on se rassure dans les classes « moyennes supérieures » (traduisez : catégories aisées). Notre orgie a lieu parce qu’un gros tiers du pays continue à s’enrichir, abrité du chômage. Ce gros tiers a comme un « haut-le-cœur fiscal », selon le Premier ministre. Haut-le-cœur de payer pour le tiers qui s’enfonce, qui « bénéficie » de minima sociaux. La crise du « pouvoir d’achat » est un leurre qui masque la progression des revenus des uns et la baisse de ceux des autres. Une partie de ceux dont les moyens sont limités mais qui tentent de rester dans la course, d’en montrer autant que les autres – notamment que leurs enfants ne sont pas moins bien lotis –, aura rendez-vous avec le surendettement en janvier.

Goût amer

Notre orgie aura lieu, mais ces jours laisseront un goût amer pour une partie de la population. Un iPhone 6 représente à lui seul un mois d’indemnisation pour la moitié des chômeurs. Un bon nombre de soirées de Noël des foyers favorisés équivaudra à près de six mois à un an d’indemnités chômage. On peut continuer à ne pas voir ce qui se joue aujourd’hui. A s’empiffrer en réclamant moins d’impôt. A faire semblant de croire à des plans de « lutte contre la pauvreté » sans moyens, tout en réduisant les charges des entreprises et des ménages de 46 milliards d’euros. A découvrir les inégalités au bout de deux ans et demi de pouvoir, il faut en accepter les conséquences. Si la gauche est anéantie d’élection en élection, c’est qu’elle a arrêté de défendre les intérêts des catégories populaires.