Agriculture

Prix alimentaires : ceux qui mangent et ceux qui trinquent

Manifestation des agriculteurs le 17 février 2016 à Rennes pour protester contre la baisse du prix d'achat de leurs productions. ©Jean-Claude MOSCHETTI/REA

Quelle est la part du prix de mon pot de yaourt à la grecque ou de mon travers de porc caramélisé qui revient aux agriculteurs ? Et combien pour l’industrie alimentaire et la distribution ? Une question sensible qui revient dans l’actualité à chaque crise agricole – hier le lait, aujourd’hui le porc – et à laquelle l’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires est chargé de répondre. Cette instance consultative avait été créée en 2010 par la loi de modernisation agricole pour éclairer la réalité du partage de la valeur des produits alimentaires tout au long de la filière, dans un contexte très tendu lié à la flambée des prix des céréales de 2008 et à la crise laitière de 2009.

Entre autres travaux, l’Observatoire réalise chaque année « L’euro alimentaire ». Un rapport qui décompose ce qui, dans un euro dépensé dans l’alimentation, revient à la branche agricole, à l’industrie, au commerce, aux produits importés ou au fisc, et dont la quatrième édition a été publiée au début de l’année. Malheureusement, ces calculs, qui utilisent les dernières données de la comptabilité nationale disponibles, portent, dans le rapport 2016, sur… l’année 2012. Ils n’en sont pas moins riches d’enseignements.

Faible valeur ajoutée

Sur 100 euros de dépenses alimentaires, la valeur de la production agricole ne compte que pour 20,50 €. Un cinquième seulement du total et moins de la moitié de ce qui est absorbé par l’aval de la filière, depuis la transformation par l’industrie jusqu’à la distribution (56 €). Ce qui reste est constitué de taxes (9,30 €) et d’importations alimentaires (14,30 €), lesquelles représentent un poste non négligeable dans une France moins agroexportatrice qu’il n’y paraît.

20,50 euros : la valeur de la production agricole sur 100 euros de dépenses alimentaires

L’euro alimentaire en 2012 décomposé en production agricole, importations alimentaires, aval et taxes.

Sur 100 euros de dépenses alimentaires, l’agriculture ne perçoit que 8,20 euros, contre 13,20 pour l’industrie agroalimentaire et 19,80 pour la distribution

Cette part de l’agriculture nationale dans la dépense alimentaire des ménages est en réalité encore bien plus modeste si l’on raisonne en termes de valeur ajoutée. C’est-à-dire si l’on déduit de la valeur des produits agricoles celle des consommations intermédiaires – engrais, produits phytosanitaires, carburant, services… – qui ont permis de les produire. Selon cette analyse, plus proche de la réalité des revenus de chaque branche, sur 100 euros de dépenses alimentaires, l’agriculture ne perçoit que 8,20 €, contre 13,20 pour l’industrie agroalimentaire et 19,80 pour la distribution, auxquels s’ajoutent l’ensemble des services, à l’agriculture notamment. Outre la part très réduite de la rémunération allant aux producteurs, cette lecture a le mérite de faire apparaître le poids des importations : près de 30 euros sur 100, puisqu’aux produits alimentaires transformés s’ajoutent les importations de soja et autres aliments pour le bétail, d’engrais ou de produits de traitement. Le système agroalimentaire français repose ainsi beaucoup plus sur les importations qu’on ne le pense habituellement.

8,20 euros : ce que perçoivent réellement les agriculteurs sur 100 euros de dépenses alimentaires

L’euro alimentaire en 2012 décomposé en valeurs ajoutées, importations et taxes.

On observe aussi que cette part de la valeur ajoutée de l’agriculture n’a cessé de décliner sur la longue durée, malgré une reprise conjoncturelle en 2009 liée à la flambée exceptionnelle des prix agricoles. Celle-ci n’a pas, comme le souligne l’Observatoire des prix et des marges, remis en cause « la tendance structurelle à l’accroissement de la “distance” entre agriculture et alimentation ».

La part de l'agriculture dans la valeur ajoutée des produits alimentaires décline

Evolution des composantes de l’euro alimentaire : valeurs ajoutées dans les branches, importations et taxes.

Les vrais gagnants sont les importateurs de produits alimentaires et les fournisseurs étrangers d'intrants agricoles

Ce déclin continu de la part de l’agriculture dans le partage de la valeur des produits alimentaires rend bien compréhensible la colère des producteurs. Mais force est de constater que l’industrie agroalimentaire nationale est aussi à la peine (sa part dans la valeur ajoutée a également nettement reculé) et que la distribution tire tout juste son épingle du jeu. Les vrais gagnants dans cette histoire, ce sont les importateurs et les fournisseurs étrangers. Les importations de produits alimentaires et, surtout, celles d’intrants pour l’agriculture (produits chimiques, semences, alimentation du bétail) n’ont cessé de progresser, ces deux postes représentant à peine 25 % de la valeur des dépenses alimentaires il y a quinze ans, contre 30 % aujourd’hui.

Moins de pesticides et moins de soja brésilien

Qu’en conclure ? Qu’une France qui se nourrirait avec moins de soja brésilien et moins de pesticides commercialisés par une poignée de firmes multinationales capterait une part beaucoup plus grande de la valeur ajoutée alimentaire, pour le plus grand profit des agriculteurs, de l’environnement et des citoyens victimes des épandages de produits de traitement. Certes, cette agriculture beaucoup moins intensive en produits chimiques le serait beaucoup plus en travail agricole, qu’il faudrait rémunérer en conséquence. Mais sachant, comme on l’a vu, que sur 100 euros de dépenses alimentaires, 8,20 vont aux agriculteurs, l’effet d’une hausse significative du revenu agricole sur l’alimentation resterait modéré. Surtout si le partage de la valeur ajoutée entre branches du secteur agroalimentaire devait être révisé. Surtout si était remis en question le principe selon lequel la part de l’alimentation dans le revenu des ménages devait sans cesse se réduire au profit de l’achat du dernier smartphone ou d’un séjour de plus à Bali. Surtout si les inégalités entre riches et pauvres étaient mieux corrigées…