Théorie

C’est prouvé scientifiquement : les économistes ont la grosse tête !

Paul Krugman. L'économiste américain a déjà réagi sur son blog à l'étude intitulée The Superiority of Economists. Xavier POPY/REA

C’est l’étude qui fait le buzz ces derniers jours dans le petit monde des économistes américains. Publiée par trois Français, Marion Fourcade, Etienne Ollion et Yann Algan et intitulée « The Superiority of Economists », la recherche, très sérieuse, démontre que les économistes engagés dans le monde universitaire américain déclinent trois caractéristiques : une faible ouverture aux autres disciplines, une forte concentration du pouvoir dans la profession et une haute opinion d’eux-mêmes.

Une discipline fermée

Les économistes sont peu ouverts aux autres. On peut s’en faire une idée en mesurant le nombre de fois où ils citent des travaux provenant d’autres disciplines dans les articles de leurs revues phares. De ce point de vue, ils apparaissent comme les plus autistes : 81 % de leurs citations proviennent de travaux de leur propre discipline, contre 52 % pour les sociologues, 53 % pour les anthropologues et 59 % pour les politistes.

Autre façon de le démontrer : demander aux économistes ce qu’ils en pensent . Réponse : seuls 42 % d’entre eux adhèrent à l’idée qu’un savoir multidisciplinaire est un avantage, contre 60 % des politistes, 68 % des historiens et 73 % des sociologues.

Seuls 42 % des économistes pensent qu’un savoir multidisciplinaire est un avantage

Bref, les économistes sont très bien entre eux et n’ont rien à apprendre des autres. C’est d’ailleurs l’un des reproches que leur font les étudiants contestataires qui veulent recevoir un enseignement plus ouvert.

Cela dit, nos trois auteurs démontrent quand même que les papiers de revues des économistes comportent en général entre 20 % et 25 % de citations d’autres domaines d’expertise, une proportion qui n’a guère variée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Quelles sont alors les domaines qu’ils citent ? Jusqu’au milieu des années 1990, des travaux de statisticiens de manière dominante, accompagnés jusqu’au milieu des années 1970 par ceux de mathématiciens (en très nette baisse depuis).

Mais au cours des dix dernières années, ce sont les travaux des spécialistes de la finance qui emportent la palme après une progression fulgurante depuis les années 1980. A tel point que la finance est devenue une partie de l’expertise économique. Ce que nos trois chercheurs expliquent par le fait que de plus en plus de grands professeurs d’économie ont rejoint des business schools et ont été récompensés par le prix de la Banque du Suède (Eugème Fama, Robert Merton, Myron Scholes, etc.).

Une forte concentration du pouvoir

Toutes les disciplines universitaires connaissent un « effet prestige » : les chercheurs reconnus comme les maîtres du genre à un moment donné y acquièrent un certain pouvoir dans la capacité à dire le vrai. Mais cela prend des proportions plus fortes chez les économistes où la concentration du pouvoir entre les mains des départements vedettes est la plus vigoureuse. L’étude le montre dans les comportements de recrutement, de sélection des articles autorisés à être publiés et dans la forte centralisation du pouvoir au sein de l’American Economic Association, l’organisation professionnelle phare.

On comprend là combien il est difficile pour la science économique d’évoluer. Même lorsque la théorie dominante explique que les crises économiques sont terminées et que les bulles financières sont impossibles, les économistes orthodoxes résistent au fait que leur corpus se fracasse contre le mur de la réalité économique : comme ils détiennent le pouvoir et qu’il est fortement centralisé, ils pouvent camper sur leurs positions institutionnelles.

Priorité à la microéconomie

Pour comprendre à quoi correspond ce savoir figé, on peut regarder l’enquête complémentaire menée par Lea Kosnik sur les domaines de recherche dominants des économistes au cours des cinquante dernières années. Comme Marion Fourcade et ses coauteurs, elle a regardé de près les articles universitaires (20 000 en tout) publiés dans sept revues phares de la profession entre 1960 et 2010.

L’idéal politique des économistes ? Une démocratie d’experts non élus

Résultat : une domination écrasante de la microéconomie. C’est-à-dire de l’approche qui prend pour base la rationalité des acteurs, qui raisonne comme si chaque acteur économique était un individu, etc. Du milieu des années 1960 à aujourd’hui, le thème en forte baisse est celui de la macroéconomie. Réfléchir aux fluctuations de la croissance, aux dépressions, aux déflations ? De plus en plus has been… L’histoire des faits économiques intéresse moitié moins que la microéconomie. Quant à l’histoire de la pensée économique, elle est dans les profondeurs du classement.

 

« Nous, on sait ! »

Finalement, nous disent Fourcade, Ollion et Algan, les économistes se considèrent essentiellement comme des experts résolveurs de problèmes : ils « savent » apporter des réponses aux problèmes du monde et c’est ce qu’ils veulent faire. De ce point de vue, « la plupart des économistes sont assez assurés de leur valeur ajoutée » ! Bâtie en s’intéressant peu aux travaux des autres disciplines, qu’ils considèrent scientifiquement inférieurs, et dans la croyance erronée de l’approche microéconomique…

L’idéal politique des économistes ? Une démocratie d’experts non élus en poste de responsabilité politique. Cette confiance en eux fait leur force. Mais c’est aussi leur talon d’Achille soulignent les trois auteurs.