Terrorisme

Le difficile combat contre l’argent de Daech

Combattant de l'Etat Islamique, à la frontière syrienne. ©ZUMA Wire/ZUMA/REA

Le 16 novembre dernier, dans son communiqué spécial sur la lutte contre le terrorisme, le G20 a appelé ses membres à « renforcer le combat contre le financement du terrorisme ». Le constat est certes unanimement partagé : on ne peut combattre Daech par la seule action militaire, il faut réussir à couper le groupe terroriste de ses ressources financières. Facile à dire mais moins facile à faire. Car si l’on en croît les études du Gafi et du Congrès américain, ses dirigeants semblent avoir recours essentiellement à un financement local difficilement contrôlable.

Des ressources financières énormes

Les diverses estimations disponibles situent les ressources de « l’Etat islamique » (EI) entre un et trois milliards de dollars par an, ce qui en fait l’organisation terroriste la plus puissante au monde financièrement.

Les ressources de l’Etat islamique s’établissent entre un et trois milliards de dollars par an

Les montants exacts sont difficiles à connaître du fait de leur nature par définition opaque et parce que les ressources mobilisées résultent de ressources puisées localement sur les territoires où ses troupes sont présentes. C’est lors d’opérations militaires au sol, en Irak en juin 2014 et, surtout, en Syrie en mai 2015 contre l’un des responsables financiers du groupe, que des ordinateurs ont pu être récupérés.

Selon un ancien colonel de l’armée américaine interviewé par la chaîne d’information CNN, ils auraient livré des informations clés car l’EI étant aussi un business, ses membres sont « de méticuleux comptables ». Les services secrets américains n’ont pas à ce jour fourni le détail de ce qu’ils ont trouvé mais plusieurs rapports parus cette année permettent d’avoir une idée des circuits de financement.

L’argent du pétrole

L’EI est établi sur des terres gorgées de pétrole que les djihadistes exploitent de deux façons : en le raffinant sur place pour leur propre utilisation et celle des populations locales et en vendant du brut sur le marché mondial par des réseaux de contrebande.

Le pétrole brut est vendu, contre du cash, à un prix équivalent à environ 20 % du prix mondial

Le raffinage s’effectue par des installations mobiles que les bombardements alliés tentent régulièrement de détruire. Il faut alors une dizaine de jours et dépenser 230 000 dollars pour chaque reconstruction d’usine. Le brut est vendu en partie au régime syrien ou bien est amené par des intermédiaires sur le marché international via la Turquie.

Dans une conférence de presse donnée le 16 novembre à la fin du G20, le président russe Vladimir Poutine a indiqué avoir mis sous les yeux de ses collègues des photos satellites montrant « des convois s’étendant sur des douzaines de kilomètres ». Le pétrole brut est vendu, contre du cash, à un prix équivalent à environ 20 % du prix mondial, ce qui en fait tout de même un business très rentable. Combien rapporte-t-il ? Difficile à savoir. L’insuffisance de techniciens qualifiés, les bombardements et la baisse du prix du pétrole sur le marché mondial ont a priori réduit assez fortement les ressources financières tirées du pétrole. Mais elles représenteraient encore de 200 à 300 millions de dollars par an.

Un business diversifié

Au-delà du pétrole, l’exploitation des populations locales sur un mode mafieux – paiement contre protection – représente un mode de financement important, de l’ordre de 300 millions par an. Les populations doivent payer des « impôts », les entreprises également (les pharmacies pour délivrer les médicaments, les opérateurs téléphoniques, tous les intermédiaires qui font circuler des marchandises (péages, droits de douanes sur les produits importés) mais aussi les étudiants ou les groupes chrétiens.

Environ 40 % de la production irakienne de blé et d’orge est aux mains des djihadistes qui le vendent au marché noir et en retirerait 200 millions de recettes. Les fermiers verraient également leur matériel agricole confisqué avant d’être obligé de le louer pour continuer à travailler. Il faut ajouter à tout cela l’exploitation de gaz, de cimenteries, de phosphates, de coton et autres produits dont il est difficile d’estimer les retombées mais elles seraient significatives.

40 % de la production irakienne de blé et d’orge est aux mains des djihadistes

Les revenus du trafic d’antiquités sont estimés à plus de 100 millions par an. Ils proviennent soit de pillages de musées et de collections privées, soit de nouvelles fouilles car un tiers des sites archéologiques irakiens sont sous le contrôle de Daech. Des permis d’exploitation sont vendus, les produits trouvés sont estimés et taxés entre 20 % et 50 % du prix de vente avant de passer en contrebande dans les pays voisins, puis vers l’Europe. On a retrouvé des pièces byzantines et des poteries romaines vendues à Londres.

Les rançons liées à des kidnappings auraient rapporté une quarantaine de millions de dollars en 2014

Les rançons liées à des kidnappings auraient rapporté une quarantaine de millions de dollars en 2014, dont 18 millions payés par la France pour libérer quatre de ses journalistes, selon des sources américaines. Les apports de riches donateurs étrangers, essentiellement situés en Arabie Saoudite, au Qatar et au Koweït, ainsi que ceux des individus mobilisés comme terroristes à l’étranger ramèneraient également de l’ordre de 40 millions. De manière croissante, l’EI organise des campagnes de financement internationales par l’intermédiaire des réseaux sociaux (twitter, WhatsApp…) et de TOR, un logiciel qui permet une connexion anonyme à l’Internet profond (ou Dark Web), la partie du réseau inaccessible par les moteurs de recherche traditionnels comme Google.

Des dépenses importantes aussi

Au total, Daech dispose de ressources financières d’au moins un milliard et demi de dollars par an. Une somme. Mais l’Etat islamique a également de nombreuses dépenses. Elles sont liées à la gestion des territoires qu’il contrôle et au paiement de ses soldats plus qu’à l’organisation d’attentats comme ceux perpétrés à Paris qui ne coûtent malheureusement que quelques dizaines de milliers d’euros.

Les soldats seraient payés entre 300 et 500 dollars par mois et reçoivent des allocations familiales

L’EI contrôle en effet un territoire à peu près grand comme le Royaume-Uni qu’il gère avec une administration en charge de la police, des écoles et des tribunaux. Pour ne pas susciter de révoltes internes des 10 millions de personnes qui vivent là, les dirigeants fournissent aux populations l’accès à l’eau, l’électricité (fourniture de groupes électrogènes) et à la nourriture (pain subventionné…). Autant d’infrastructures qui coûtent cher. Par ailleurs, les soldats seraient payés entre 300 et 500 dollars par mois, une fortune localement, et reçoivent des allocations familiales pour leurs femmes et leurs enfants qui continuent à être aidés en cas de mort dans les combats.

Impossible de dire au final si l’EI court ou non après l’argent. Mais il est certain que toute remise en cause de ses recettes diminue ses chances de survie.

Un combat difficile

Mais remettre en cause ses financements n’est pas aisé. Bombarder les puits de pétrole ferait des victimes civiles et les alliés souhaitent préserver les infrastructures pétrolières pour demain. De même, on ne peut détruire les champs de blé ou les sites archéologiques. Plusieurs pistes d’action sont actuellement privilégiées.

D’abord, empêcher que l’argent du terrorisme puisse circuler internationalement. L’EI a mis la main sur une centaine de filiales de banques en Irak, la prise de Mossoul rapportant 500 millions de dollars en cash, et sur une vingtaine en Syrie. Les transferts d’argent électroniques, utilisés habituellement par les diasporas pour de petits montants, sont également privilégiés. De même que le transport de cash par des courriers.

Il y a des juridictions avec lesquelles les banques opérant sur les territoires occupés par l’EI arrivent à maintenir des liens

Tout ceci est surveillé mais n’empêche pas l’argent du terrorisme de circuler. Selon le Gafi, les banques contrôlées en Syrie arriveraient à organiser des mouvements internationaux de capitaux par l’intermédiaire de leur maison mère à Damas et « il y a des juridictions avec lesquelles les banques opérant sur les territoires occupés par l’EI arrivent à maintenir des liens » mais l’institution ne précise pas lesquelles. De par leur offre d’opacité, il serait étonnant que les paradis fiscaux ne participent pas à ces réseaux. Mais plusieurs spécialistes du sujet consultés n’ont pas trouvé d’informations probantes pour l’instant.

De plus, dans une étude parue en octobre 2015, le ministère des Finances britannique indique que les terroristes corrompent des employés de banques locaux pour obtenir de faux prêts, crédités sur des comptes ouverts avec de fausses identités, l’agent étant ensuite retiré n’importe où dans le monde. Ainsi les autorités britanniques avouent que la City « est un exportateur net de finance terroriste », les djihadistes arrivant à utiliser le premier centre financier mondial pour obtenir de l’argent plus que pour le placer.

La City « est un exportateur net de finance terroriste »

La deuxième piste d’action repose sur une action internationale coordonnée sous l’égide d’un groupe de travail international mené par les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite et l’Italie regroupant 25 autres pays dont la France. Un travail pour l’instant peu efficace car le groupe ne date que… de janvier 2015 ! Il a commencé à se réunir en mars et la dernière rencontre a eu lieu en octobre dernier. La lutte financière contre le terrorisme de l’EI a ainsi trop longtemps été laissée de côté. On peut espérer que la circulation internationale de ses capitaux en sera réduite.

Mais la difficulté d’empêcher l’exploitation économique de ses territoires d’implantation qui lui assure une forme « d’autofinancement » criminalisée est réelle et réclame d’autres solutions. Après les attentats du 13 novembre, les Américains ont bombardé pour la première fois les files de camions citernes transportant le pétrole. Une action plus ferme de la Turquie, par laquelle passe cette contrebande, est réclamée par les alliés. Un travail de renseignement est nécessaire localement pour cartographier les routes de circulation de tous les produits sortants de la région afin de leur barrer la route. Ce qui prendra du temps.