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Les idées économiques : un marché fermé

En Europe aujourd’hui, ce sont toujours les idées de Milton Friedman et de Robert Lucas qui dominent, et non celles des économistes atterrés ou de Thomas Piketty (photo). ©HAMILTON/REA

Les idées économiques ont-elles été renouvelées par la crise ? Telle est la question que s’est posée Federico Fubini, à partir de l’étude des publications universitaires des économistes. Il parvient à un constat désolant qui le conduit à écrire que les idées économiques constituent « un marché fermé ». Une étude qui lui a valu une réponse de l’équipe gérant le site de citations des économistes (RePEc), qui a tenté de montrer que la profession était un peu plus ouverte.

Mais les idées des économistes progressistes peinent à se faire entendre, même celles du plus reconnu d’entre eux au sein de la profession, Thomas Piketty.

Une si grande inertie…

Pour dresser son constat, Federico Fubini s’est rendu sur le site web Ideas.RePEc.org (Research Papers in Economics) qui compile les publications des économistes et offre des classements des auteurs les plus cités, « un peu à la manière du classement ATP pour les joueurs de tennis professionnels ».

L’influence intellectuelle des économistes dont les théories ont été invalidées par la crise reste intacte

Fubini a ainsi comparé le classement de décembre 2006 avec celui de septembre 2015, afin de déterminer si les citations de travaux d’économistes avaient été modifiées par la crise de 2007-2008 et ses conséquences. Pour lui, « ce n’est pas le cas ». Il estime même que « l’influence intellectuelle exercée par ceux dont les théories ont le plus clairement souffert demeure absolument intacte ».

En effet, des auteurs tels que Robert Lucas et Eugene Fama continuent d’être largement cités, et progressent même au classement !

Or, ils sont tous deux célèbres pour leurs élucubrations, Lucas pour prétendre que les agents économiques sont rationnels même dans leurs prévisions (contrairement aux économistes), et Fama pour affirmer que les marchés financiers sont « efficients » – sans qu’une définition précise de ce terme ne soit proposée, comme le relèvent Bernard Guerrien (université Paris 1) et Ozgur Gun (université de Reims-Champagne-Ardennes).

Ainsi, note Fubini, « Lucas et Fama ont tous deux progressé dans les classements RePEc, passant respectivement de la 30e à la 9e place, et de la 23e à la 17e ».

Ce constat met dans une drôle de perspective les discours sur la « nouvelle science économique », qui serait plus appliquée, plus modeste, moins fanatique du marché, plus ouverte aux sciences sociales… Il y a sans conteste du vrai là-dedans, mais le moins que l’on puisse dire est que ces évolutions sont beaucoup, beaucoup trop lentes.

Seules quatre femmes figuraient au top 200 du classement des économistes les plus cités

Cela s’explique peut-être par la fermeture sociologique de la profession. Fubini relève ainsi que « seules quatre femmes figuraient au top 200 du classement RePEc en 2015. De même, les pays émergents – qui représentant pourtant plus de 90 % de la population de la planète et près de la moitié du revenu total en dollars courants – ne comptent que onze des leurs dans le top 200 des économistes de septembre 2015. Par ailleurs, dix de ces onze économistes – à savoir trois Iraniens, quatre Indiens, deux Turcs et un Chinois – vivent et travaillent aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni depuis leur vie étudiante. »

Ainsi, « le reste des économistes du top 200 formulé par RePEc sont généralement des hommes, blancs, ayant la soixantaine ou plus. Aucun individu noir, qu’il soit américain ou autre, ne figure dans le top 200 ».

Au total, pour lui, « le classement RePEc s’apparente à un marché fermé, inefficace et caractérisé par d’importantes barrières à l’entrée. (…) Les économistes majeurs d’aujourd’hui seraient-ils si désireux de préserver leurs propres idées qu’ils en ignoreraient (voire repousseraient) l’innovation issue de nouveaux horizons ? », demande-t-il en conclusion.

La réponse de l’équipe RePEc : une discipline plus ouverte et plus diversifiée

Dans sa réponse, l’équipe de RePEc commence par noter que la totalité de la profession ne se donne pas pour objectif de « prédire les crises économiques ou financières »… Certes, mais ce serait quand même mieux si les économistes les plus cités comprenaient le monde dans lequel nous vivons ! Ainsi, l’équipe RePEc estime que « la plupart des domaines de la science économique n’ont rien à voir avec les crises », et qu’il est probable que « les leaders de la théorie des enchères soient les mêmes aujourd’hui qu’il y a dix ans, et que cela est également vrai des économistes du développement, des chercheurs en économie de travail appliquée, ou de l’économie de l’environnement ».

Surtout, l’équipe RePEc estime qu’il est normal que les classements mettent en avant la persistance, car c’est de cette manière qu’ils sont construits, et non de façon instantanée. Afin d’éviter cette superposition, il est possible d’utiliser l’indicateur qui ne considère que les publications des dix dernières années.

Si on utilise celui de décembre 2015, on obtient les taux suivants de présence des mêmes personnes pour chaque cohorte (décembre 2015 et décembre 2006) :

Les économistes les plus cités sont toujours les mêmes

Taux de présence des mêmes personnes pour chaque cohorte entre décembre 2015 et décembre 2006

On constate en effet un plus grand renouvellement des économistes avec cette méthode (de toute évidence plus correcte), même s’il demeure limité, puisque, par exemple, le top 50 ne s’est renouvelé qu’à 28 %.

Par ailleurs, on constate que Robert Lucas et Eugène Fama ont perdu des places dans le classement, Lucas passant de la 30e à la 33e place (ce qui constitue un recul somme toute très limité), et, surtout, Fama disparaissant du top 10.

Dans ce classement, Joseph Stiglitz n’est que 24e, Dani Rodrik 106e et Thomas Piketty 259!

Mais on notera tout de même que même dans ce classement des auteurs fondamentalistes du marché comme Andrei Schleifer (3e) et Robert Barro (4e) sont très bien placés, Jean Tirole étant 11e, alors que Joseph Stiglitz n’est que 24e, Dani Rodrik 106e et Thomas Piketty 259!

De même, l’équipe RePEc note avec satisfaction qu’il y a maintenant pas moins de… sept femmes dans le top 200 et 18 économistes venant de pays émergents (deux Turcs, un Egyptien, sept Indiens, deux Iraniens, deux Pakistanais, un Camerounais, deux Chinois, un Bangladeshi), huit de ces économistes vivant même dans un pays émergent.

Ouf, on est soulagés, la profession des économistes est sacrément diverse !

Quelques propositions pour changer l’Europe

Comme le note Benjamin Coriat, professeur à l’université Paris 8-Villetaneuse et membre des économistes atterrés, 2016 sera une année « critique » pour l’Europe (bon, il est vrai que l’on dit cela un peu tous les ans).

Pour penser l’Europe de façon alternative à ce que racontent généralement les économistes distingués par le classement RePEc, on peut se tourner, outre les Atterrés, vers Thomas Piketty, qui, dans le blog qu’il tient désormais pour le journal Le Monde, a avancé ses propositions pour changer l’Europe.

Au menu : conférence des pays de la zone euro pour décider d’une restructuration de la dette ; renégociation du traité budgétaire de 2012 afin d’y introduire de la démocratie et de la justice fiscale.

Pour Piketty, « la priorité absolue aujourd’hui devrait être de décréter un moratoire sur la dette tant que le niveau d’activité et d’emploi n’a pas retrouvé un niveau correct ».

Une priorité qui semble évidente au vu de l’ampleur de l’effondrement intervenu dans plusieurs pays européens, surtout si on le met en regard du redressement qu’ont connu les Etats-Unis grâce à la simple et efficace politique de relance d’Obama :

Et ne parlons pas de la Grèce… :

Au final, « Si l’on ajoute à cela que l’on aurait bien besoin de la mobilisation de tous, et notamment de l’Europe du Sud, pour se montrer unis et coopératifs face à la crise des réfugiés, alors la stratégie européenne actuelle relève véritablement du suicide et de l’irrationalité collective ».

Conclusion : en économie, ce sont les mauvaises idées qui gouvernent, encore et toujours

Oui, mais voilà : pour parvenir à ces changements, il faut renverser la pensée économique sédimentée depuis les années 1970 qui nous a seriné que l’Etat était toujours et partout inefficace, que le déficit était toujours mal (sauf quand il était privé, auquel cas on ne devait en aucun cas s’en inquiéter), que la compétitivité était le graal et non la coopération, que la priorité devait être accordée à la lutte contre les déficits et non pas à la réduction du chômage (n’est-ce pas M. Hollande ?)…

Bref, quoi qu’en pense l’équipe de RePEc, en Europe aujourd’hui, ce sont toujours les idées de Milton Friedman et de Robert Lucas qui dominent, et non celles des Atterrés, de Thomas Piketty ou de James Galbraith (qui ne figure même pas dans le classement RePEc, alors qu’il est l’un des économistes les plus intéressants de la planète).