Innovation

Uber, vers la fin du mythe collaboratif?

Pour la justice californienne, les chauffeurs d'Uber sont des employés comme les autres. De quoi casser le modèle économique contestable de la firme. © 2013 by Mark Avery/ZUMA/REA

Coup de grisou dans la Silicon Valley ! Pour la justice californienne, Barbara Ann Berwick, chauffeuse indépendante pour Uber, est une employée comme une autre. La raison : elle prend ses ordres auprès de la plate-forme. Comme à son habitude, la start-up américaine a fait appel de cette décision a priori anodine. Mais si celle-ci était confirmée, tout le modèle économique d’Uber, qui repose sur le paiement à la tâche au détriment de l’activité salariée, pourrait être remis en cause, jusqu’à causer sa disparition sous sa forme actuelle. Explication.

Uber est l'un des symboles de ces entreprises de nouvelle génération qui fonctionnent avec très peu de salariés, malgré une forte intensité en travail. La société compte moins de 1 000 salariés pour environ un million de chauffeurs. En fait, la firme se considère comme une simple plate-forme technologique neutre, uniquement conçue pour mettre en relation des chauffeurs et des passagers.

La flexibilité au nom de la compétitivitéCe modèle sans salarié ou presque lui permet de moduler sans cesse sa structure en fonction de la demande, sans que les coûts fixes ne puissent mettre à mal son équilibre financier. En tant qu’entrepreneurs, les chauffeurs ont à leur charge les frais d’assurance, d’entretien et de carburant, mais aussi l’achat du véhicule, sans garantie de revenu. C’est ce modèle 100% gagnant pour elle qui permet à Uber de garantir des tarifs très compétitifs et d'anticiper pas moins de 10 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2015.

Uber se sert par ailleurs de cette réussite indéniable pour se poser en défenseur de l’innovation, face à une corporation des taxis qu’elle considère comme inadaptée et injustement protégée par la réglementation. Des arguments qui portent, car lorsque la société californienne fait baisser les prix, les tarifs des taxis, eux, ont plutôt tendance à augmenter, en particulier en France, où ils filent plus vite que l’inflation. Mais la start-up, comme nombre de ses consoeurs de la Silicon Valley, use aussi de méthodes parfois contestables. Le statut d’indépendant des chauffeurs en fait parti.

Travailleurs interchangeablesUber justifie ce statut par la flexibilité qu’il donne aux chauffeurs. Mais l'argument séduit de moins en moins. « Lorsque ces emplois sont la seule source de revenus et qu'ils ne permettent pas un bénéfice suffisant, c'est le travailleur lui-même ou l'Etat qui doivent en supporter le coût social », contestait en effet Lawrence Summers, économiste à l’université de Harvard et ancien secrétaire américain au Trésor, dans une étude publiée début 2015.

Pour Guillaume Allègre, le modèle de paiement à la tâche pratiqué par Uber casse la productivité de l’économie

Selon Guillaume Allègre, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), le modèle de paiement à la tâche pratiqué par Uber, mais aussi Airbnb et Amazon Turk, casse par ailleurs la productivité de l’économie. Comment? En incitant nombre de personnes à choisir ces emplois peu ou pas soumis à l’impôt et aux cotisations sociales, au détriment d’activités plus productives mais qui offrent moins de souplesse. Ces pratiques favorisent par ailleurs le dualisme du marché du travail avec, d’un côté, des travailleurs interchangeables rémunérés à la tâche et sans garantie ni protection, et de l’autre, des salariés hautement qualifiés, mieux protégés. Bref, un retour en arrière en matière de droit social.

L'économie collaborative bientôt dans l'oeil du cyclone ?En considérant qu’Uber est « impliqué dans tous les aspects de l’opération », de la prise en charge des commandes à la tarification, en passant par le contrôle des compétences des chauffeurs et la mise en place de critères pour les véhicules utilisés, la justice californienne a développé un argumentaire juridique qui permet de briser cette dynamique aux conséquences sociales et économiques néfastes. Si son jugement est confirmé, il pourrait alors faire des émules, obligeant Uber à garantir un salaire minimum à ses chauffeurs, à cotiser pour leurs retraites et leur couverture santé, et les indemniser pour les frais d’essence, d’assurance et de maintenance de leur véhicule. De quoi faire s’envoler les prix, et avec eux le mythe d'un modèle d’entreprise innovante qu’Uber essaie de se donner.

Cette décision témoigne d'une volonté accrue, aux Etats-Unis en particulier, de remettre en cause les modèles économiques sur lesquels reposent les entreprises de l'économie collaborative, dont Uber fait partie. C’est la deuxième fois qu’une brèche dans le modèle de l’économie collaborative est ouverte par la justice américaine, après un jugement rendant Airbnb quasiment illégal dans l’Etat de New-York, l’an dernier.