Zone euro

Un mauvais «accord», pour la Grèce comme pour l’Europe

Angela Merkel, Alexis Tsipras et François Hollande. L’accord va imposer à la Grèce davantage d’austérité. ©Salerno/EUC/ROPI-REA

Ainsi donc un accord a été trouvé au bout de la nui  du 12 au 13 juillet pour éviter la sortie de la Grèce de la zone euro. Cela vaut certes mieux qu’un Grexit et le saut dans l’inconnu que cela aurait représenté, mais il n’en reste pas moins, sur le fond, un très mauvais accord…

Tout d’abord, il valait certes mieux qu’il y ait accord. Pour la Grèce et les Grec(que)s au premier chef, qui auraient basculé dans le chaos dès lundi dernier dans le cas contraire, avec les banques fermées depuis plus d’une semaine et les touristes qui, en pleine saison, n’auraient pas manqué d’annuler leurs réservations par milliers…

Un Grexit ne nécessitait aucune décision formelle : il suffisait d’une absence d’accord

La Banque centrale européenne (BCE) avait choisi d’étrangler l’économie tant qu’il n’y aurait pas d’accord en refusant d’accorder des liquidités supplémentaires aux banques grecques. De ce fait, Alexis Tsipras était pieds et poings liés face à des adversaires suffisamment résolus pour prendre éventuellement le risque de la sortie de la Grèce de la zone euro. Cela d’autant plus qu’un Grexit ne nécessitait en réalité aucune décision formelle à proprement parler : il suffisait simplement d’une absence d’accord pour l’obtenir…

Un accord à n’importe quel prix

Depuis janvier dernier, c’était de toute façon la grande faiblesse de la position de négociation de Syriza : la grande majorité des Grecs ne voulait à aucun prix retourner à la drachme, et le gouvernement les a constamment assurés qu’il ferait tout pour l’éviter. Ce qui fait en particulier qu’il n’avait procédé à aucune préparation technique qui aurait pu lui permettre d’éviter le chaos s’il n’y avait pas eu d’accord lundi dernier.

Beaucoup d’étrangers reprochent à Tsipras d’avoir trahi, mais peu de Grecs lui en voudront d’avoir cédé aux exigences des créanciers

Etranglé, Alexis Tsipras n’avait donc pas d’autre choix que de rechercher un accord à n’importe quel prix. C’est pourquoi, même si beaucoup d’étrangers lui reprochent depuis quelques jours d’avoir trahi ses idéaux, bien peu de Grecs lui en voudront d’avoir cédé aux exigences des créanciers, malgré les 61 % du non au référendum du 5 juillet dernier.

Le risque sous-estimé du Grexit pour l’Europe

Mais il vaut mieux également qu’il y ait eu accord pour le reste de l’Union et pour la zone euro. Les adversaires de la Grèce justifiaient en particulier leur intransigeance par la conviction qu’une sortie de la Grèce de la zone euro ne constituait plus un problème majeur pour celle-ci, compte tenu des mesures prises depuis 2010 pour renforcer son architecture.

C’est l’un des paradoxes de cette affaire : il avait fallu arracher dans un combat difficile aux partisans de l’austérité, la mise en place du mécanisme européen de solidarité, les opérations monétaires sur titres (OMT) de la BCE, l’Union bancaire ou encore le quantitative easing mis en œuvre depuis janvier dernier. Mais aujourd’hui ce sont ces mesures qui leur permettent de s’opposer victorieusement aux coups de boutoir de Syriza…

On ne pourra – heureusement – pas le vérifier cette fois, mais l’innocuité de la sortie de la Grèce de la zone euro reste cependant, selon toute vraisemblance, une vue de l’esprit. Elle entraînerait inévitablement une défiance accrue vis-à-vis du Portugal, de l’Espagne, de l’Italie… Avec comme conséquence des taux d’intérêt plus élevés sur les dettes publiques, moins d’investissements étrangers, des épargnants qui retirent leurs avoirs des banques locales… Bref, des conditions économiques sensiblement dégradées pour des pays qui sont très loin d’être tirés d’affaire.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le gouvernement espagnol de droite de Mariano Rajoy, qui s’était dans un premier temps rangé parmi les pays les plus intransigeants à l’égard du gouvernement Tsipras, a changé son fusil d’épaule pour s’opposer au projet de Grexit défendu par Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des Finances.

Pour les fanatiques de l’austérité, il s’agissait avant tout de faire un exemple

Sans compter que, sur le strict plan financier, un défaut de la Grèce sur sa dette vis-à-vis de la BCE et du fonds européen de stabilité coûterait de toute façon beaucoup plus cher aux contribuables européens que tout arrangement imaginable pour éviter un Grexit. Pour les fanatiques de l’austérité, la discussion dépassait le cadre économique : il s’agissait avant tout de faire un exemple pour dissuader quiconque de remettre en cause à l’avenir les politiques qu’ils préconisent.

Mais c’est surtout sur le plan géopolitique que la sortie de la Grèce de la zone euro aurait été un saut dans l’inconnu qui aurait pu être fatal, non seulement à l’euro, mais à la construction européenne : entre la question des réfugiés, les relations avec la Turquie, avec la Russie, avec l’ex-Yougoslavie à peine pacifiée vingt ans après le massacre de Srebrenica… la liste est longue des dossiers qui auraient pu, et peuvent d’ailleurs encore, tourner au vinaigre dans cette zone particulièrement exposée aux tensions si la Grèce est déstabilisée. Sur ce plan, Wolfgang Schäuble et ses alliés ont été de dangereux apprentis sorciers : heureusement qu’ils n’ont pas réussi à s’imposer jusqu’au bout.

Un signal politique désastreux

Au final, l’accord obtenu n’en reste pas moins un très mauvais accord. Sur le plan politique tout d’abord. Il consiste en effet en une mise sous tutelle complète de la Grèce : son gouvernement doit non seulement faire voter un nombre impressionnant de lois en l’espace de quelques jours, mais encore soumettre par la suite tout projet de loi à l’approbation de la troïka et revenir également sur les lois votées depuis le 20 février dernier. Tandis que les « bijoux de famille » de la Grèce doivent être rassemblés dans un fonds de 50 milliards d’euros, soit l’équivalent de 28 % du produit intérieur brut (PIB) grec. Il sera certes finalement installé en Grèce et non au Luxembourg, comme, avec sa finesse psychologique habituelle, Wolfgang Schäuble l’avait proposé au départ, mais il n’en sera pas moins géré par la troïka.

Au lieu de profiter de l’opportunité historique que représentait Syriza pour la Grèce, on préfère envoyer des proconsuls européens

Syriza n’avait pas été mêlé à la tradition de corruption et de népotisme qui caractérisait jusque-là la politique grecque et avait été choisi par les Grecs parce qu’ils voulaient réellement rompre avec ce passé et moderniser le pays. Au lieu de profiter de l’opportunité historique que représentait son accession au pouvoir en appuyant sa démarche, on préfère donc envoyer des « proconsuls » européens pour gérer la Grèce à la place des élus de Syriza. Et cela, après avoir mis la main sur les principales richesses du pays pour les vendre aux étrangers les plus offrants.

Conditions humiliantes

Dans ces conditions humiliantes, qui ressemblent fort à une occupation étrangère, les Grecs vont à coup sûr se montrer très coopératifs pour adopter au plus vite les meilleures pratiques en termes d’administration publique… On chercherait sciemment à renforcer l’extrême droite nationaliste en Grèce, voire à favoriser un coup d’Etat militaire, qu’on ne s’y prendrait probablement pas autrement…

Mais c’est évidemment aussi un très mauvais signal envoyé aux autres peuples d’Europe. Les institutions européennes leur disent en effet clairement que leur vote n’a aucune importance, que l’Europe est de toute façon une Europe de l’austérité et du chômage, et que celui qui cherchera à se dresser contre cette orientation devra faire face aux plus extrêmes conséquences. Cela ne peut à coup sûr que pousser davantage encore partout les électeurs dans les bras des nationalistes et des eurosceptiques. Et notamment en France apporter de l’eau au moulin du Front national.

Un plan récessif

Quant au plan économique, il s’agit avant tout d’imposer à la Grèce davantage d’austérité encore, avec de nombreuses baisses de dépenses publiques et hausses de prélèvement supplémentaires : à hauteur de 10 milliards d’euros environ, 7 points de PIB grec. Bien que les politiques de ce type aient lamentablement échoué depuis 2010 en Grèce comme ailleurs… Ce qui ne peut qu’aggraver encore une situation sociale déjà très dégradée et accélérer un exode des jeunes qui prive le pays de ses forces vives (et de toute possibilité de redressement futur). Dans un pays où l’un des principaux problèmes est actuellement l’économie grise et le paiement de l’impôt, le plan adopté prévoit par exemple d’accroître de 13 % à 23 % la TVA sur la restauration (elle est de 10 % en France) : combien faudrait-il embaucher de policiers pour qu’une telle mesure ait la moindre chance d’entrer effectivement en vigueur ? Surréaliste…

On se réunira de nouveau dans six mois ou un an pour décider si on doit continuer ou non à financer la Grèce…

Cette politique très récessive va empêcher l’économie grecque de se redresser, ce qui entraînera le non-respect des objectifs en forte hausse qu’on lui a fixés en matière d’excédents budgétaires primaires. En conséquence de quoi, on se réunira de nouveau en sommet de crise dans six mois ou un an afin de décider si on doit continuer ou non à financer la Grèce… Non seulement cet « accord » humilie les Grecs et aggrave encore leur situation sociale mais, en plus, il ne règle en rien le problème économique et financier de façon durable. D’autant que sur la question de la restructuration de la dette grecque, dont le niveau est devenu manifestement insoutenable du fait de l’échec des politiques d’austérité antérieures, seule une vague promesse dépourvue de modalités et de calendrier précis a été consentie à Alexis Tsipras pour lui éviter de perdre complètement la face.

Bref, il vaut certes mieux qu’il y ait eu un accord, mais le contenu de celui-ci est particulièrement négatif, tant sur le plan politique qu’économique. Heureusement, la vie continue et elle se chargera probablement, d’une façon ou d’une autre, de transformer cette victoire incontestable des austéritaires en une victoire à la Pyrrhus, débouchant au bout du compte sur leur défaite…

Commentaires

Carole Y

Pourquoi un si si mauvais accord valait-il mieux que le plan prévu par Yanis Varoufakis ? http://www.lesoir.be/935588/article/actualite/union-europeenne/2015-07-13/varoufakis-revele-vraies-raisons-sa-demission

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BORIS

Je cherche souvent la raison du titre "alternatives" ??? Et une fois encore : Rester a tout prix dans l'euro ... mais selon vous c'est un accord qui ne tiendra pas, qui met le monde politique grec sous tutelle et le pays en recession.... on se demande du coup quelles sont les raisons de rester dans l euro pour la Grece si ce n'est préserver les autres pays.

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Bertrand

Je ne suis pas certain qu'un accord était préférable pour les Grecs. Je partage votre analyse qu'en l'absence de restructuration de la dette et avec ces politiques récessives, l'économie grecque ne va pas s'en sortir. Par conséquent, j'en conclus que la Grèce va encore perdre des années et qu'on se retrouvera dans une situation encore plus mauvaise. D'où la conclusion qu'une sortie immédiate de la zone euro n'aurait pas été pire pour la Grèce.

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CATHERINE

ou l'alternative proposée par Eric Toussaint du CADTM qui a participé à l'audit sur la dette grecque http://cadtm.org/Une-alternative-est-possible-au

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Pourlavenir

La majorité des députés de Syriza annoncent qu'ils vont refuser l'humiliation que Tsipras a accepté SOUS LA TORTURE. Car il n'y a pas d'autre nom pour un affrontement de 18 contre 1 pendant 17 h. Ils l'ont eu à l'épuissement, chaqun se relayant pour le faire craquer. Le méchand flic Merkel et ses disciples le harcellant de Grexit et le bon flic Hollande, le soutenant faussement contre le Grexit mais en fait le poussant à accepter pire que ce qu'ils ne lui ont jamais imposé. Imaginez, tout cela pendant 17 heures. Comme un interrogé par la Gestapo ne voulant pas trahir ses camarades, Tsipras c'est arcbouté sur la non sortie de l'euro et a été ammené à lacher sur sur les actions de défense du groupe. Il ne faut rien reprocher à Tsipras, aucun sur-homme n'aurait pu résister à pareille pression. Il doit être maintenu dans ses fonctions mais Varoufalkis, qui était pour ne pas ceéder, doit être appelé en renfort.   Dans ces conditions d'obtention, cet accord n'a aucune valeur et il est absolument normal que les députés grecs disent NON à cette reddition. Refuser cette humiliation, c'est prendre le relais de Tsipras dans la RÉSISTANCE A LA DICTATURE DE L'EURO-MARK, dictature de la nouvelle Furher(in) de l'UE. Maintenant Varoufakis pourra négocier un Grexit, le plus en douceur possible. C'est peut être possible puisque le FMI a reconnu que la dette grecque est insoutenable et qu'il faut donc la renégocier et aider la Gréce à redresser son économie.  Aprés que la leçon anti-démocratique que la chanceliére a donné aux Grecs (et à tous les Européens), les grecs doivent être mûrs pour accepter le Grexit comme un moindre mal. Sans le mandat absolu que se fixait Tsipras de ne pas sortir de l'Euro, les négociations deviennent plus équilibrées. Si la Troïka ne veut pas tout perdre de ces créances dans le défaut grec et veut revoir un peu de ces milliards, elle va devoir lâcher du lest sur la dette et sur la liberté de redresser l'économie grecque par le gouvernement de Tsipras.

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MICHEL PICAUD

Il est presque trop tard ! L'accord forcé imposé à la Grèce par des économistes et financiers, orthodoxes libéraux imbus de leur savoir, va entrainer encore plus de rejets de cette inaboutie construction européenne. Cette aide promise aurait de plus été plus utile si elle devait servir à réindustrialiser la Grèce. J'ai voté OUI à l'EUROPE, mais je n'ai pas pour cela donné quitus à des responsables équipés d’œillères. Les volets budgétaires et financiers sont tout ce qu'ils savent traiter, Les dimensions sociales, économiques, environnementales, HUMAINES, ne sont pas leurs préoccupations principales. Il est grand temps de les remplacer par des gens responsables ayant un vraie vision GLOBALE de ce que devrait être l'EUROPE.

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FRISON

Que sont ces bijoux de famille qui devront être rassemblés dans le fond?

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