Tribune

Yanis Varoufakis, fer de lance de DiEM25, un nouveau mouvement européen

Harald Schumann

12/02/2016

Lancement, par Yanis Varoufakis, ex-ministre grec des Finances, de DIEM25, un mouvement politique paneuropéen. ©Fritz ENGEL/LAIF-REA

Le show était parfaitement mis en scène. Avant même que l’« homme de la soirée » n’apparaisse, le public était mis dans l’ambiance grâce à une vidéo. Accompagnés par la musique mélodramatique du compositeur Brian Eno, images et diagrammes défilaient à l’écran pour délivrer le cœur du message : l’élite politique européenne, c’est-à-dire Angela Merkel, Jean-Claude Juncker, Mario Draghi, Jeroen Dijsselbloem et consorts, « détruit l’Europe » ; sa politique a produit d’abord le déclin économique, avant de se faire autoritaire, pour se solder, au bout du compte, par un retour du nationalisme. Puis, sous l’éclairage cru des projecteurs, l’être de lumière venu montrer la sortie de l’ornière est apparu : Yanis Varoufakis, l’ancien ministre des Finances d’Athènes, idole de tous ceux qui ne veulent pas assister les bras croisés à la décrépitude de l’idée européenne.

C’est ainsi qu’a débuté, mardi, à Berlin, dans une Volksbühne pleine à craquer, la soirée qui marquait l’acte de naissance officiel du mouvement paneuropéen par lequel Varoufakis et une bonne douzaine de soutiens entendent s’opposer à la désintégration de l’Union européenne. On peut difficilement imaginer plus vaste ambition. C’est une « dislocation », une « version postmoderne des années 1930 » qui guette l’UE, met en garde Varoufakis. Le « repli sur le cocon de l’Etat-nation » n’apporte aucune solution, mais aura pour seul effet de « porter au pouvoir les populistes et les fascistes ». Il s’agit donc désormais, « dans tous les pays européens en même temps », de mobiliser les citoyens autour d’une démocratisation radicale des institutions européennes, afin de « rendre l’Europe au “demos”, au peuple ».

Il n’y a pas de « comité organisateur », a assuré Varoufakis, le mouvement doit se « développer spontanément »

Ce soir-là tout au moins, à Berlin, la formule a fait mouche. Varoufakis a récolté des tonnerres d’applaudissements, de même que la plupart des douze intervenants suivants qu’il avait conviés à l’événement pour le soutenir. Ce sont essentiellement des représentants des gauches européennes d’hier et d’aujourd’hui et des Verts, comme la députée britannique Caroline Lucas, l’écologiste portugais Rui Tavares, ou Miguel Urbán Crespo, eurodéputé du parti espagnol Podemos, qui ont tenu de vibrants discours sur les « abus antidémocratiques de la troïka » et le « traitement inhumain » réservé aux réfugiés aux frontières de l’UE. Sont également intervenus, par visioconférence, le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, depuis l’ambassade de l’Equateur à Londres, et Ada Colau, militante espagnole qui veut interdire les expulsions forcées et qui vient d’être élue maire de Barcelone.

Reste qu’à l’issue du marathon oratoire de quatre heures, on ne savait toujours pas quelle organisation devait adopter le mouvement baptisé « Democracy in Europe 2025 » (DiEM25). Non, il n’y a pas de « comité organisateur », a assuré Varoufakis, le mouvement doit se « développer spontanément ».

A la place d’un débat structuré, un brainstorming sans fin

Varoufakis et son plus proche soutien, le philosophe croate Srećko Horvat, avaient réuni à Berlin un éventail de représentants de courants politiques de tous horizons afin de donner de la chair à leur vision. On trouvait là une représentante allemande du mouvement militant Blockupy, des activistes croates antiprivatisations, des représentants de l’initiative populaire belge contre le pacte budgétaire européen, le maire de gauche de la ville espagnole de La Corogne. Etaient également présents Hans-Jürgen Urban, membre du directoire [du syndicat allemand] IG Metall, la politologue et fondatrice du European Democracy Lab, Ulrike Guérot, ainsi que Gesine Schwan, présidente de la commission Valeurs fondamentales du SPD [parti social-démocrate allemand]. Toute la journée, sur trois séances, les quelque 250 participants ont parlé stratégies et contenus dans le salon rouge de la Volksbühne, archicomble pour l’occasion.

Les organisateurs se sont contentés de réunir des intervenants de manière plutôt aléatoire sans même s’essayer à un débat structuré

Le manifeste de six pages publié par Varoufakis en amont de l’événement doit servir de base au mouvement attendu. Il y appelle de ses vœux une démocratisation en profondeur des structures décisionnelles de l’UE, laquelle passe par une ouverture de tous les organes de l’UE aux citoyens et, à terme, par l’élection d’une assemblée constituante. Mais les échanges de vues, qui ont duré six heures au total, ont fait l’effet d’un remue-méninges interminable. Les organisateurs se sont contentés de réunir des intervenants de manière plutôt aléatoire sans même s’essayer à un débat structuré.

Puis est venu le tour de Diether Dehm. Le porte-parole du parti Die Linke pour les questions européennes a expliqué d’un ton docte que le simple fait de réclamer « plus d’Europe [n’apportait] pas de solution au phénomène de renationalisation », car les citoyens souhaitaient défendre leur « système national de protection sociale ». La conseillère régionale française Corinne Morel Darleux a rappelé la nécessité de prendre également en considération le réchauffement climatique et les difficultés d’accès aux ressources, qui poussent les réfugiés vers l’Europe. Puis le cyberactiviste Jacob Appelbaum a rappelé que « toutes les personnes présentes [faisaient] l’objet d’une surveillance ciblée » et que le futur mouvement devra par conséquent crypter ses communications.

Varoufakis mise sur l’enthousiasme de ses sympathisants

Dans le même temps, des questions centrales n’ont même pas été effleurées. A la fin d’une longue journée de débats, vers minuit, Gesine Schwan a relevé les thèmes qui auraient dû être débattus : à dire vrai, a-t-elle fait observer, « ce ne sont pas les institutions de l’UE » qui sont responsables de la mauvaise orientation politique en raison de leur manque de démocratie supposé, mais tout simplement « les majorités politiques élues dans les Etats membres, qui l’ont voulu et décidé », a-t-elle expliqué, remettant ainsi en question le raisonnement de Varoufakis.

Ce dont l’Europe a besoin, c’est d’un véritable réseau de « villes rebelles »

Mais voilà, pour les autres intervenants, ces questions ne valaient pas la peine d’être débattues. Ils étaient tous d’accord pour dire que c’est la politique économique européenne axée sur l’« austérité », c’est-à-dire sur la réduction continue des dépenses publiques, qui a tant dégradé la situation dans la plupart des pays de l’UE et qui monte de plus en plus de citoyens contre les institutions européennes. Les militants espagnols, surtout, apportent l’exemple d’une opposition efficace [à cette politique]. Un vaste mouvement citoyen y a obtenu la majorité des suffrages dans un grand nombre de communes, dont Barcelone, où c’est une militante du mouvement qui a été élue à la tête de la municipalité. Ils sont parvenus à faire sauter les contraintes budgétaires imposées par le gouvernement de Madrid, à empêcher de nouvelles expulsions forcées (contre la volonté des banques) et à promouvoir une économie solidaire, s’est félicité le premier adjoint au maire de Barcelone, Gerardo Pisarello. « Le conseil municipal est le cœur de la démocratie », a-t-il martelé. Ce dont l’Europe a besoin, c’est d’un véritable réseau de « villes rebelles » du même type. Ce qui correspond au souhait du bras droit de Varoufakis, Srećko Horvat. Pour lancer le mouvement, il faudrait aujourd’hui que, « dans toutes les villes européennes, des réunions sur la démocratie européenne aient lieu », a-t-il déclaré. Reste à savoir comment y parvenir. Pour cela, Varoufakis compte sur son seul charisme et sur l’enthousiasme de ses sympathisants. Oui, c’est « utopique », a-t-il concédé, mais il serait « encore plus utopique » de penser que « les choses peuvent continuer ainsi dans l’UE ».

Harald Schumann est journaliste à Der Tagesspiegel

Traduit de l’allemand par Jean-Baptiste Bor, VoxEurop.

Article initialement publié dans le Tagesspiegel et reproduit avec l’autorisation de son auteur.

Harald Schumann