Extrême droite

Face au FN, il faut un autre « récit national »

Guillaume Duval Rédacteur en chef d'Alternatives Economiques

Il est devenu plus urgent que jamais de contrer la montée du Front national (FN). Au-delà du chômage et de l’incapacité des partis de gouvernement à le faire reculer, on ne peut comprendre le succès exceptionnel de l’extrême droite en France par rapport aux autres pays européens sans prendre en compte sa capacité à surfer sur le « déclinisme », et le malaise particulier qu’il suscite dans la société française. La nostalgie du « bon vieux temps des colonies » était inscrite dans les gènes du FN. Mais son expansion récente doit beaucoup à son appropriation de la phraséologie gaulliste souverainiste laissée en déshérence par ses héritiers officiels. Une OPA qu’incarne en particulier Florian Philippot.

La course au plus cocardier ?

Pour combattre le FN, on peut, certes, essayer d’être plus cocardier que lui en brandissant le drapeau bleu-blanc-rouge à tout bout de champ ou en faisant chanter La Marseillaise dans les écoles. On peut aussi envoyer le Charles-de-Gaulle et les avions français sur de nouveaux théâtres d’opération. Mais, en matière de chauvinisme, les électeurs préféreront sans doute l’original à la copie et, sur le plan militaire, ce mirage de grandeur se heurtera rapidement au mur du réel. Pour contrer efficacement le FN, il faudrait, au contraire, avoir le courage de lui opposer un autre « récit national » : la France n’est plus et ne sera plus jamais une grande puissance, et c’est très bien ainsi.

La France devait avant tout sa « grande puissance » d’hier aux guerres menées contre nos voisins ainsi qu’à la colonisation

Concernant le passé, il faut tout d’abord rappeler que la France devait avant tout sa « grande puissance » d’hier aux guerres menées contre nos voisins européens ainsi qu’à la colonisation de sinistre mémoire. Or, ces « succès » n’avaient pas réellement profité aux Français : les sujets de Louis XIV mouraient littéralement de faim, ceux de Napoléon Bonaparte ont surtout gagné à sa gloire des millions de morts, le retour de la royauté et l’invasion étrangère. Quant à la colonisation, si elle a déstructuré les sociétés africaines et engraissé quelques colons, elle n’a guère profité en réalité à l’économie hexagonale : les pays qui se sont affirmés au XXe siècle, comme l’Allemagne et les Etats-Unis, n’étaient pas des puissances coloniales significatives.

L’illusion de la France grande puissance

Malgré la décolonisation qu’il avait fort heureusement menée à son terme, Charles de Gaulle avait, dans les années 1960, réussi à entretenir l’illusion que le pays pouvait – et devait – rester une grande puissance. Mais entre-temps, le développement des pays émergents a rendu cette perspective encore plus illusoire qu’elle ne l’était déjà : avec 65 millions d’habitants sur une planète de plus de 7 milliards d’êtres humains, la France n’a évidemment aucune chance de jouer les premiers rôles au XXIe siècle. C’est une bonne nouvelle car cela signifie que les formidables – et injustifiables – inégalités creusées au cours de la révolution industrielle se réduisent enfin. Et ce n’est pas nécessairement un drame pour nous : cela fait dix siècles que les Scandinaves ont renoncé à planter leur drapeau partout dans le monde. Cela ne les empêche pas de disposer d’un modèle social particulièrement envié.

Il n’y a pas d’autre choix que de surmonter l’échec de l’Europe-marché sans relancer une guerre civile européenne à laquelle une victoire du FN ouvrirait la voie

Si on accepte donc – enfin – l’idée que la France n’est plus et ne sera plus jamais une grande puissance, l’Europe constitue désormais notre horizon indépassable. La construction européenne, telle qu’elle a été menée jusqu’ici autour de la concurrence de tous contre tous, a, certes, largement échoué à favoriser tant le développement économique du continent que le bien-être de ses populations. Cet échec flagrant de l’Europe-marché a amoindri la volonté d’intégration politique au lieu de l’encourager comme l’espéraient les « pères fondateurs ». Il n’y a pourtant pas d’autre choix pour la France, et pour la gauche, que de parvenir à surmonter cet échec sans relancer une fois de plus une guerre civile intra-européenne à laquelle une victoire du FN ouvrirait la voie.

L’erreur de l’austérité

A condition de renoncer définitivement à ses rêves illusoires de grandeur solitaire, la France pourrait et devrait jouer un rôle central dans cette indispensable réorientation du projet européen. Si elle a cessé de le vouloir ces derniers temps, c’est notamment parce que nos élites – de droite comme de gauche – ont intériorisé l’idée que nous serions devenus l’« homme malade » d’une Europe qui, elle, fonctionnerait correctement. Or, ce n’est absolument pas le cas : contrairement à l’Allemagne, la France n’a pas de responsabilité dans les graves déséquilibres qui ont conduit à la crise de la zone euro. Et dans la crise elle-même, c’est pour une part significative la bonne tenue de l’économie française qui a sauvé la zone grâce au fait que le coût du travail n’a pas baissé dans l’Hexagone, et que les dépenses publiques y sont restées élevées. C’est parce que l’idée s’est imposée qu’il faudrait nous engager à notre tour dans la course au moins-disant social européen que la crise se prolonge et s’aggrave en France et en Europe. Ouvrant un boulevard au FN.

Bref, pour barrer la route au FN, il faut amener nos compatriotes à enterrer définitivement les chimères d’une France grande puissance tout en retrouvant la capacité et la volonté de réorienter l’intégration européenne.

Cet article a été publié initialement dans le quotidien Libération

 

Pour en savoir plus: 

Guillaume Duval, « La France ne sera plus jamais une grande puissance ? Tant mieux ! Et quelques autres (bonnes) raisons de ne pas désespérer » aux éditions La Découverte

Commentaires

Alain

L'Allemagne n'a pas été au cours du XXème siècle une grande puissance coloniale, non pas par choix délibéré, mais parce qu'elle a en a été contrainte et forcée. Jusqu'à la guerre de 14 et la perte de ses colonies après des campagnes militaires parfois longues que "Le Monde" avait relatées dans une série d'articles à l'occasion du centenaire de la déclaration de guerre, l'Allemagne était présente, en Afrique, au Togo, au Rwanda, au Burundi, au Cameroun, au Sud-ouest africain (actuelle Namibie), et au Tanganyka (actuelle Tanzanie), et, dans le Pacifique, en Nouvelle Guinée, les îles Salomon, Marshall,Caroline, Marianne, Samoa (j'en oublie peut-être quelques unes). Si cela n'atteignait pas la dimension, en superficie, de terres colonisées de l'empire britannique et ensuite de l'empire français, ce n'était cependant pas négligeable.

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