Chronique

Neuf mythes sur la crise grecque

James K. Galbraith Professeur à Lyndon B. Johnson School of Public Affairs, Université du Texas à Austin

Les citoyens grecs ont voté dimanche à un référendum pour décider de la survie de leur gouvernement élu et du devenir de leur pays dans la zone euro et en Europe. Plus exactement, ils ont voté pour décider s’ils acceptaient ou refusaient les termes dictés par leurs créanciers la semaine précédente. Mais quels sont réellement les enjeux ? Les réponses ne sont pas celles que vous pensez.

J’ai pu observer le processus de près, aussi bien depuis les Etats-Unis que depuis Athènes, après avoir travaillé pendant les quatre dernières années avec Yanis Varoufakis, l’ancien ministre grec des Finances. J’en suis venu à réaliser que de nombreux mythes circulaient sur la crise ; en voici neuf que l’on a tout intérêt à percer à jour.

1. Le référendum porte sur l’euro. Dès que le Premier ministre grec Alexis Tsipras eut annoncé le référendum, François Hollande, David Cameron, Matteo Renzi, et le vice-chancelier allemand Sigmar Gabriel avertirent les Grecs que voter « non » équivaudrait à une sortie de la Grèce de la zone euro. Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, alla plus loin : il affirma qu’un « non » signifiait le départ de la Grèce de l’Union européenne. Le gouvernement grec a en fait déclaré à plusieurs reprises que la réponse importait peu : « oui » ou « non », la Grèce est irrévocablement liée à l’Union et à l’euro. Et légalement, d’après les traités, la Grèce ne peut être exclue d’aucun des deux.

2. Le FMI s’est montré flexible. La directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), Christine Lagarde, affirme que son institution a fait preuve de « flexibilité » dans les négociations avec la Grèce. Durant quatre mois, le FMI n’a en fait presque rien concédé : rien sur les impôts, les retraites, les salaires, les négociations collectives, ni sur le montant de la dette de la Grèce. Le négociateur en chef grec Euclid Tsakalotos a fait circuler une note sur la rupture des négociations, qui donne des détails, et conclut : « Que pense le gouvernement grec de la proposition faite par les institutions de faire preuve de flexibilité ? Ça serait une riche idée. »

3. Les créanciers ont été généreux. Angela Merkel a qualifié les propositions des créanciers de « très généreuses » envers la Grèce. Mais en fait les créanciers ont continué d’insister sur un programme d’austérité destructeur, fondé sur un objectif de surplus budgétaire que la Grèce ne pourra en aucun cas atteindre, et sur la poursuite des politiques d’austérités qui ont déjà coûté aux Grecs plus du quart de leurs revenus et plongé le pays dans la récession. La restructuration de la dette, de toute évidence nécessaire, lui a également été refusée.

4. La Banque centrale européenne a protégé la stabilité financière grecque. Une banque centrale est censée protéger la stabilité financière des banques solvables. Mais depuis début février, la BCE a coupé le financement direct aux banques grecques, les alimentant à la place via un coûteux goutte-à-goutte de liquidités, dit « d’urgence ». En conséquence, les banques tournent maintenant au ralenti et l’activité économique est paralysée. Lorsque les négociations ont été interrompues, la BCE a restreint son aide, ce qui a rapidement entraîné une ruée vers les banques, et lui a donné une excuse pour leur imposer un contrôle des capitaux et les fermer de facto.

5. Le gouvernement grec met en danger son alliance avec les Etats-Unis. Cela inquiète grandement certains conservateurs aux Etats-Unis, qui voient un gouvernement de gauche au pouvoir, et le placent dans la catégorie prorusse et anti-OTAN. Il est vrai que la gauche grecque a des griefs historiques vis-à-vis des Etats-Unis, notamment du fait du soutien de la CIA à la junte militaire au pouvoir de 1967 à 1974. Mais en réalité, le comportement de la gauche grecque a changé, en partie grâce à son expérience avec les Allemands. Ce gouvernement est proaméricain, et résolument membre de l’OTAN.

6. Alexis Tsipras a qualifié le FMI d’organisation « criminelle ». C’était un gros titre enflammé charitablement affublé par Bloomberg à un discours très modéré devant le Parlement ; celui-ci soulignait avec justesse que les projections concernant l’économie et la dette grecques, réalisées par le FMI lorsque l’austérité avait commencé à être imposée en 2010, s’étaient avérées catastrophiquement optimistes. Chaque lettre de Tsipras aux créditeurs a en fait été rédigée dans un style soutenu et respectueux.

7. Le gouvernement grec joue à un jeu. Du fait de sa connaissance du domaine de la théorie des jeux en économie, les commentateurs paresseux disent depuis des mois que le ministre des Finances Varoufakis joue à « qui lâche en premier » ou au « poker », entre autres jeux. Il y a deux semaines, à Héraklion, Varoufakis l’a démenti, comme à plusieurs reprises par le passé : « Nous ne bluffons pas. Nous ne sommes même pas en train de faire du méta-bluff ». Car, en effet, toutes les cartes sont sur la table. Les lignes rouges des Grecs – les points de principe sur lesquels le gouvernement refuse de céder (sur le droit du travail, contre des coupes dans les petites retraites et les privatisations pour une bouchée de pain) – sont exposées aux yeux de tous depuis le premier jour.

8. Un « oui » au référendum aurait sauvé l’Europe. « Oui » aurait signifié plus d’austérités et de destruction sociale, et le gouvernement qui l’aurait mise en œuvre n’aurait pas duré longtemps. Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis sont les derniers dirigeants, peut-être d’Europe, issus d’une gauche authentiquement proeuropéenne. S’ils tombent, les Anti-Européens les remplaceront, avec potentiellement parmi eux des éléments de l’ultra-droite comme le parti nazi grec, Aube Dorée. Et le feu anti-européen va se propager à la France, le Royaume-Uni et l’Espagne, entre autres pays.

9. Le « non » risque de détruire l’Europe. En fait, seul le « non » peut sauver la Grèce – et en sauvant la Grèce, sauver l’Europe. Un « Non » signifie que les Grecs ne plient pas, que leur gouvernement ne tombe pas et que les créanciers devront, finalement, en finir avec les échecs des politiques européennes conduites jusqu’à présent. Les négociations vont pouvoir reprendre – ou, plus exactement, les véritables négociations vont pouvoir commencer. C’est vital, si l’on veut sauver l’Europe. S’il est bien un moment où les Etats-Unis devraient parler, au nom de la décence et des valeurs démocratiques – mais aussi de nos intérêts nationaux –, c’est bien maintenant.

 

Traduit de l'anglais par Anouch Missirian

Publié initialement sur le site POLITICO