Attentats de Sousse

Le sombre avenir du tourisme en Tunisie

Thierry Brésillon

07/07/2015

La plage de Sousse, où ont eu lieu les attentats du 26 juin 2015. ©ThierryBresillon

Des policiers en patrouille devant des rangées de transats presque vides, alignés sous les parasols devant de grands hôtels déserts. C’est l’image que pourrait prendre le tourisme tunisien cet été après le coup terrible porté par la tuerie du 26 juin dernier, dont le bilan s’est établi à 38 morts et 38 blessés, essentiellement des Britanniques. L’attaque a visé une des zones touristiques emblématiques du tourisme tunisien, le port El Kantaoui, près de Sousse, où s’alignent des complexes hôteliers de standing, d’au moins 500 lits chacun. Un coup au cœur dont l’effet a été immédiat.

Les hôtels voisins se sont vidés. Les tours-opérateurs britanniques et belges ont rapatrié d’office tous leurs clients de Tunisie jusqu’à Djerba, parfois contre leur gré, au motif que les compagnies d’assurance avaient résilié les contrats.

Selon le syndicat français des agences de voyages, le taux d’annulation des réservations pour cet été est de l’ordre de 80 %

Selon le syndicat français des agences de voyages, le taux d’annulation des réservations pour cet été est de l’ordre de 80 %. Les tours-opérateurs ont ouvert la possibilité de changer de destination, ce que la moitié de leurs clients auraient déjà fait. Les opérateurs britanniques et allemands observent les mêmes tendances. Quant à la Belgique, le ministère des Affaires étrangères a formellement déconseillé la destination aux touristes. Mehdi Allani, directeur d’un des hôtels phare de Hammamet, dit avoir enregistré 70 % d’annulation pour l’été. A Sousse, lieu des attentats du 26 juin, 2 600 salariés des hôtels ont déjà été licenciés.

Une année blanche

La Tunisie avait déjà été sonnée par l’attaque du musée du Bardo, le 18 mars, qui avait coûté la vie à 21 touristes, essentiellement des passagers de navires de croisière. Les croisiéristes avaient dès le lendemain supprimé les escales à Tunis, qui peuvent représenter jusqu’à 500 000 entrées par an. Malgré tout, le secteur semblait parvenir à sauver les meubles, et les grands hôtels à maintenir un taux de remplissage convenable. Cette fois-ci, tout le secteur est sinistré. « Il ne faut pas se le cacher, 2015 sera une année blanche pour le tourisme tunisien », reconnaît Radhouane Ben Salah, président de la Fédération tunisienne de l’hôtellerie.

Ce choc intervient alors que la tendance était déjà fortement à la baisse depuis la révolution de 2011

Ce choc intervient alors que la tendance était déjà fortement à la baisse depuis la révolution de 2011. Après un sursaut en 2012, le nombre de nuitées dans les hôtels n’a cessé de chuter et n’a pas retrouvé son niveau d’avant la révolution : de plus de 35 millions en 2010, il était passé sous la barre des 30 millions en 2014. Les chiffres 2015 s’annoncent encore plus mauvais. Les touristes algériens et les visiteurs libyens ne permettront probablement pas de compenser les pertes sur le marché européen.

Impact terrible pour l′économie

L’impact pour l’économie tunisienne s’annonce terrible. La ministre du Tourisme, Selma Elloumi Rekik, a estimé que « l’impact de l’attentat sur le PIB de la Tunisie pourrait atteindre 1 milliard de dinars [environ 500 millions d’euros, NDLR] ». Le tourisme représente directement 7,4 % du PIB et sa contribution globale était, en 2014, de 15,4 %. Le secteur emploie 473 000 personnes, soit 13,9 % de l’emploi national, dont 239 000 emplois directs. Il assure 18 % des entrées en devises et couvre la moitié du déficit commercial.

Presque 2 millions de personnes dépendent de l’activité touristique pour vivre

C’est donc un moteur de l’économie tunisienne et presque 2 millions de personnes en dépendent pour vivre, si l’on considère qu’un revenu fait vivre toute une famille. Les travailleurs venant de toutes les régions du pays, une récession dans le tourisme diffuserait ses effets sociaux également dans tout le pays.

Or la croissance tunisienne, essentiellement portée par la consommation et par des exportations industrielles faiblement spécialisées et à faible valeur ajoutée, reste en berne et aura du mal à dépasser les 3 % en 2015. La production de phosphate a énormément souffert d’années de conflits sociaux, tandis que les investisseurs ne sont guère encouragés par ce que la secrétaire américaine au Commerce Penny Pritzker avait décrit, lors de sa visite au mois de mars, comme « le labyrinthe byzantin de la bureaucratie, un système bancaire inefficace et une fiscalité injuste et imprévisible ».

Crise structurelle

La crise due aux événements politiques depuis 2011 frappe en fait un tourisme miné par une crise structurelle. Au fil des années, la locomotive si souvent vantée de l’économie tunisienne est devenue un fardeau. Les choix stratégiques des années 1960 – développer un tourisme strictement balnéaire – étaient adaptés à une époque où vendre du soleil et des plages de sable fin pouvait satisfaire une clientèle de touristes européens qui commençait à profiter des bénéfices des Trente Glorieuses. Mais alors que la concurrence élargit la palette de l’offre touristique et que les touristes sont, à partir des années 1990 et de la première guerre du Golfe, plus réticents à se rendre dans les pays arabes, la Tunisie se lance dans une fuite en avant dans la seule direction du tourisme balnéaire. Pendant que des complexes pharaoniques s’alignent sur les plus belles portions du littoral, de jeunes investisseurs sont encouragés à créer de petites unités, inférieures à 200 lits, mais dans des zones moins profitables, essentiellement financées par les crédits bancaires.
Progressivement, la Tunisie est devenue une destination bas de gamme

Dans le même temps, les tours-opérateurs exercent une pression constante pour baisser les prix des nuitées. Les établissements hôteliers entrent alors dans une spirale infernale. Endettés, ils n’ont plus les moyens d’entretenir des hôtels surdimensionnés, dont les étoiles se dévalorisent, les prestations se dégradent, tandis qu’une surveillance policière étroite contient le mécontentement social d’un personnel sous-payé (une loi toujours en vigueur interdit au personnel des hôtels de parler aux clients en dehors des strictes nécessités du service).

Progressivement, la Tunisie devient une destination bas de gamme. L’artisanat, pour s’adapter à cette clientèle peu fortunée, se tourne vers des produits sans valeur, voire vers des articles fabriqués en Chine. Cet appauvrissement se transmet également aux banques, auxquelles le pouvoir politique demande de ne pas exiger le recouvrement des dettes. Sans parler des arriérés de paiement auprès des compagnies d’eau et d’électricité. En un mot, la Tunisie en était arrivée à vendre son tourisme à perte.

Aujourd’hui, le secteur hôtelier représente environ un quart des dettes « carbonisées »

Aujourd’hui, alors que le taux de créances douteuses des banques crève le plafond (20 % de 62,5 milliards de dinars), le secteur hôtelier représente environ un quart des dettes « carbonisées ». Une crise majeure du secteur touristique se transmettrait directement aux banques publiques, déjà fragilisées et en attente d’un plan de recapitalisation.

Des mesures inadaptées

Pour faire face à cette crise à la fois conjoncturelle et structurelle, le ministère du Tourisme a annoncé aux lendemains de l’attaque de Sousse une série de mesures destinées à éviter aux hôtels la faillite : report des échéances de remboursement de 2015 et 2016, rééchelonnement des dettes et des arriérés auprès des compagnies d’eau et d’électricité, octroi de nouveaux crédits avec deux ans de franchise, baisse de la TVA, prise en charge par l’Etat des cotisations sociales…

Les mesures prises ne font que donner de l’oxygène à un modèle touristique dépassé

Toutefois, ces mesures ne font que donner de l’oxygène à un modèle touristique dépassé, en pariant sur l’horizon très incertain d’une reprise du tourisme dans deux ans. La seule mesure structurelle envisagée est le passage des hôtels dont les dettes sont trop anciennes et irrécupérables sous la tutelle d’une société chargée d’assurer leur changement de vocation.

Mais depuis 2011, rien de décisif n’a été envisagé pour diversifier l’offre touristique alors que le pays regorge de ressources : les montagnes de la Kroumirie, au nord-ouest du pays, pour les randonnées, un site d’observation ornithologique remarquable (le lac Ichkeul), des vestiges romains parmi les mieux conservés d’Afrique du Nord. Avec huit sites classés au patrimoine mondial de l’Unesco, la Tunisie en compte même un de plus que l’Egypte. Pourtant, aucune de ces ressources n’est valorisée.

Faute de perspective de voir revenir les touristes, il est peu probable que des entrepreneurs trouvent de quoi financer une diversification

Et même si un effort a été fait pour faciliter l’autorisation des maisons d’hôte et des gîtes ruraux, c’est tout un écosystème qui doit être développé : transports, restauration à proximité des sites, propreté, formation adaptée du personnel… Faute de perspective de voir revenir les touristes, il est peu probable que des entrepreneurs trouvent de quoi financer cette diversification. Si la crise se prolonge, comme le laissent craindre les communiqués de l’Etat islamique, le tourisme tunisien pourrait bien vivre ses derniers feux.

Thierry Brésillon