Djihadisme

Tout comprendre sur l’Etat islamique en quatre questions

Des membres de Daech en Syrie, en 2013. © 2013 by ZUMA Wire/ZUMA/REA

Comment est né l'Etat islamique ? Quels sont ses objectifs ? Pourquoi frappe-t-il la Belgique, après la France ? Comment lutter contre le mouvement djihadiste ? Tout comprendre sur ce groupe terroriste en quatre questions/réponses.

1. Comment est né l'Etat islamique ?

L'Etat islamique (EI) est un groupe djihadiste sunnite1, héritier de la branche d'Al-Qaida en Irak (AQI), créée à la suite du renversement de Saddam Hussein en 2003 et de l'occupation du pays par les troupes américaines.

Al-Qaida en Irak était dirigée par le Jordanien Abou Moussab al-Zarqaoui, tué en 2006 dans une attaque aérienne américaine. Le mouvement connaît, après sa mort, des divisions internes et des tensions avec la direction d'Al-Qaida basée au Pakistan, mais il renaît fin 2006 sous le nom d'Etat islamique en Irak (EII). Le premier chef de l'EII est tué à son tour en 2010 dans un raid irako-américain.

L'Etat islamique (EI) est un groupe djihadiste sunnite, héritier de la branche d'Al-Qaida en Irak (AQI)

Abou Bakr al-Baghdadi, l’actuel chef du groupe, lui succède. En 2012, l'EII lance une campagne d'attentats en Irak et parraine la création en Syrie d'un groupe djihadiste, Jabhat al-Nusra. En avril 2013, Baghdadi déclare que son mouvement s'appelle désormais Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) et qu'il en est le dirigeant pour les deux pays. Mais Jabhat al-Nusra s'oppose à ce diktat et va ensuite se battre contre l’EIIL.

En janvier 2014, l'EIIL prend le contrôle de la ville de Raqqa, à l'est de la Syrie, après en avoir chassé plusieurs groupes rebelles, puis rompt officiellement avec la direction centrale d’Al-Qaida. Au même moment, en Irak, profitant de l'exaspération de la communauté sunnite face au gouvernement à majorité chiite de Nouri al-Maliki, il occupe Fallouja et Ramadi avec d'autres groupes armés. Surtout, en juin 2014, le mouvement conquiert Mossoul, deuxième agglomération du pays, provoquant une spectaculaire déroute de l'armée irakienne.

Le nom « Etat islamique » né en juin 2014

Fin juin 2014, al-Baghdadi change le nom du mouvement en Etat islamique (EI) et se proclame calife, autrement dit successeur temporel du Prophète et, à ce titre, chef politique de la communauté de tous les croyants musulmans du monde.

Fin juin 2014, al-Baghdadi change le nom du mouvement en Etat islamiqueLe titre de calife, dont la création remonte aux premiers temps de l'islam, a été officiellement supprimé en 1922, mais il était déjà depuis longtemps formel. En revanche, il a de prestigieuses résonances historiques, puisque l’un des plus puissants califats de l'histoire du monde musulman, le califat abasside (VIIIe-XIIIe siècles) avait sa capitale à Bagdad.

2. Quels sont les objectifs de l’Etat islamique ?

La proclamation du califat en juin 2014 marque une rupture avec la stratégie originelle fixée par la direction d’Al-Qaida sous l’autorité d’Oussama Ben Laden.

En effet, Al-Qaida envisage aussi l’instauration d’un califat sur toutes les régions du monde qui, dans le passé, même lointain, ont été sous la souveraineté d’un pouvoir musulman (jusqu’à l’Espagne donc). Mais cette instauration ne peut, dans l’esprit d’Al-Qaida, se réaliser qu’à un horizon très éloigné, les conditions politiques du succès n’étant pas aujourd’hui réunies.

Pour Al-Qaida, il faut exacerber patiemment les tensions entre les masses musulmanes d'un côté et l'Occident de l'autre

Pour y parvenir, il faut exacerber patiemment les tensions entre les masses musulmanes d'un côté et l'Occident de l'autre, en multipliant les fronts de façon à ce que l'ennemi le plus puissant, les Etats-Unis, s'épuise militairement et économiquement, et soit contraint de se retirer du monde musulman. Retrait qui provoquera à son tour la chute de ses alliés locaux, les régimes qualifiés d’« apostats » par Al-Qaida.

Pour l'heure, les djihadistes doivent donc éviter de prendre le contrôle de territoires, car il leur faudrait les administrer et surtout les défendre face à un ennemi mieux armé pour la guerre conventionnelle.

La stratégie à contre-pied de l’EI

En proclamant un califat, et en s’emparant d’une vaste région à cheval entre la Syrie et l’Irak, l’EI prend donc le contre-pied total de cette stratégie. Il n’est sans doute pas indifférent à cet égard que les principaux dignitaires de l’EI soient eux-mêmes des Irakiens. En dépit de la proclamation du califat, leurs priorités apparaissent avant tout régionales. Bien avant le combat contre l’Occident, sauf lorsque celui-ci entrave leurs projets.

Les priorités de l'EI apparaissent avant tout régionales. Bien avant le combat contre l’Occident, sauf lorsque celui-ci entrave leurs projets

Jusqu’à présent, cette stratégie territoriale a réussi à l’EI parce que ses adversaires locaux, seuls acteurs à même de le combattre au sol, soit sont divisés (la rébellion syrienne), soit ont d’autres priorités (le régime de Bachar al-Assad). Du côté des milices irakiennes soutenues par l’Iran – autre adversaire local –, leurs exactions contre les civils sunnites qui vivent sous le joug de l’EI n’incitent pas ces derniers à se soulever contre le mouvement djihadiste, lequel fait par ailleurs régner la terreur.

Prestige dans une partie de la mouvance djihadiste mondiale

Contrairement à d’autres mouvements djihadistes, l’EI a en outre réussi à conquérir son autonomie financière en mixant plusieurs types de ressources (vente de pétrole, taxation des populations, extorsion, trafic d’antiquités…). La proclamation du califat, sa conquête d’un vaste territoire, sa capacité jusqu’ici à résister à ses adversaires, singulièrement aux bombardements occidentaux ou plus récemment russes, lui vaut un prestige dans une partie de la mouvance djihadiste mondiale.

Pour accroître la fascination qu’il exerce, il médiatise de manière très professionnelle son ultra-violence (décapitations, recours massifs aux kamikazes). Des groupes de divers pays (Egypte, Libye, Yémen, Algérie, Afghanistan, Caucase du Nord, Nigeria….) lui ont fait allégeance. Lorsque cette allégeance est acceptée par l’EI, leur territoire est proclamé « wilayat » (province) du califat.

3. Comment lutter contre l’Etat islamique ?

Dans le passé, des groupes djihadistes ont déjà conquis des territoires en dépit des conseils contraires de la direction centrale d’Al-Qaida : al-Shabab en Somalie entre 2009 et 2012 et une coalition emmenée par Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) au Mali en 2012-2013. Dans le passé, des groupes djihadistes ont déjà conquis des territoires en dépit des conseils contraires de la direction centrale d’al-Qaida Le premier a perdu l’essentiel de ce territoire suite à une offensive conjointe de l’armée kenyane et des forces du gouvernement somalien de transition. Le second a dû se retirer des villes qu’il contrôlait (Tombouctou, Kidal, Gao) suite à l’opération conjointe menée par les armées française et tchadienne. Offensives qui ont bénéficié du fait que les populations, dont une partie avait parfois accueilli positivement les djihadistes, ne voulaient plus de leur joug brutal. Après avoir perdu leurs fiefs, al-Shabab comme les djihadistes du Nord Mali sont revenus à l’action terroriste et ont étendu leur zone d’action à de nouveaux pays.

Une opération militaire compliquée

Une opération militaire contre l’Etat islamique est plus compliquée à divers titres : les grandes puissances disposant d’un appareil militaire ne sont pas disposées à lancer des opérations au sol qui risqueraient en outre de faire le jeu de l’EI son territoire est plus peuplé et compte notamment de très grandes villes, ce qui risque en cas d’offensive de provoquer d’importantes pertes civiles ; autant elles bombardent l’EI, autant les grandes puissances disposant d’un appareil militaire ne sont pas disposées à lancer des opérations au sol qui risqueraient en outre de faire le jeu de l’EI dans une région du monde où l’opposition aux immixtions étrangères est ancienne ; par ailleurs, ces grandes puissances ne disposent pas au sol d’alliés efficaces contre l’EI.

Des alliés militaires, mais surtout politiques. Car c’est en profitant, en Irak, de l’exaspération de la population sunnite vis-à-vis du gouvernement à majorité chiite de Bagdad que l’EI a pu prendre le contrôle du nord-ouest du pays. Or, pour l’instant, aucune proposition politique (autonomie régionale, partage du pouvoir…) en faveur des sunnites ne vient du gouvernement irakien.

4. Pourquoi l’Etat islamique s’en prend-il à la Belgique, après la France ?

La revendication des attentats de Bruxelles au nom de l’Etat islamique, telle que diffusée par Amaq, son agence de communication, en milieu de journée ce 22 mars, fait référence à la participation de la Belgique à la coalition internationale qui bombarde l'organisation au Moyen-Orient. Une participation relativement modeste (six avions F-16 notamment, en alternance avec les Pays-Bas) et limitée jusqu’à présent à l’Irak, mais que le gouvernement a envisagé récemment d’étendre à la Syrie, suivant en cela la voie déjà adoptée par la France. La Belgique participe modestement à la coalition internationale qui bombarde l'Etat islamique au Moyen-Orient

Surtout, ces attaques interviennent quatre jours après l’arrestation dans la capitale belge de Salah Abdeslam, l’un des auteurs présumés des attentats de Paris du 13 novembre dernier. Cette arrestation n’avait pas permis d’appréhender au moins deux des complices de sa cavale qui avaient pris la fuite, tandis qu’un troisième avait été tué. L’enquête déterminera si certains de ces fuyards recherchés sont les auteurs des attentats de Bruxelles. Mais d’ores et déjà, les investigations consécutives aux attentats contre le Bataclan, le Stade de France et les terrasses de cafés parisiens avaient mis en évidence le rôle de la Belgique comme plaque tournante de réseaux djihadistes en Europe et le poids de ressortissants belges dans cette nébuleuse.

De fait, si, en valeur absolue, c’est de France que vient le plus grand nombre de combattants européens se battant aux côtés de l’EI ou d’autres groupes djihadistes syriens, tel que Jabhat al-Nusra, la filiale syrienne d’al-Qaida, une étude publiée en janvier 2015 par l’ICSR (International Centre for the Study of Radicalisation and Political Violence) indiquait que rapportée au nombre d’habitants, c’est la Belgique qui fournissait le nombre le plus élevé de ces djihadistes européens, devant le Danemark.

 

  • 1. Les musulmans sont divisés en deux courants principaux : les sunnites (entre 85 et 90 % des croyants aujourd’hui) et les chiites (entre 10 et 15 %). C’est une querelle de succession aux premiers temps de l’islam qui est à l’origine de cette séparation. L’Iran, Bahreïn, l’Irak et le Liban sont les pays du Moyen-Orient qui ont les plus forts pourcentages de chiites.