Emploi

La recette du miracle allemand ? Un marché du travail moins flexible qu’en France...

Salon de l’automobile à Francfort. Les salariés allemands en emploi stable sont mieux protégés contre les licenciements que leurs homologues français. ©Eric TSCHAEN/REA

Avec 4,7 % de chômeurs en juillet dernier contre 10,4 % en France, la situation du marché du travail est incontestablement bien meilleure chez notre voisin allemand. N’en est-il pas ainsi parce que les Allemands ont su courageusement libéraliser leur marché du travail ? Ce qu’il faudrait enfin réaliser en France en dépoussiérant un code du travail obèse, tâche à laquelle le gouvernement est bien décidé à se consacrer au cours des prochains mois.

Un tel diagnostic est pourtant erroné, si on en croit l’OCDE, le pourtant très libéral club des pays développés : le marché du travail allemand reste nettement moins flexible que son homologue français. Ce qui explique une part non négligeable des succès germaniques en matière d’emploi.

L‘OCDE calcule en effet depuis 1985 différents indices de protection de l’emploi à partir de 21 caractéristiques que l’institution note et agrège : délai de prévenance en cas de licenciement, modalités de notification, niveau d’indemnisation, obligation de réintégration en cas de licenciement abusif… Ceux qui veulent regarder sous le capot trouveront le détail de ces éléments et des pondérations effectuées sur le site de l’organisation.

Les salariés allemands restent sensiblement mieux protégés contre les licenciements que leurs homologues français

Si on observe donc l’indice de protection des salariés en contrat à durée indéterminée (CDI) contre les licenciements individuels, établi par l’OCDE à partir de huit éléments, et son évolution depuis trente ans, on constate que les salariés allemands ont toujours été mieux protégés que les Français. Mais on se rend compte aussi que l’écart ne cesse de se creuser : les salariés allemands sont en réalité de mieux en mieux protégés au fil du temps, tandis que les salariés français le sont au contraire plutôt de moins en moins.

Si on s’intéresse maintenant aux contraintes supplémentaires imposées aux entreprises en cas de licenciements collectifs, les fameux plans sociaux, on voit que les entreprises allemandes doivent là aussi répondre à des conditions plus strictes que leurs homologues hexagonales. Et encore, les dernières données de l’OCDE remontent à 2013. Elles ne tiennent donc pas compte des mesures incluses dans la loi Sapin de 2013, ni de la loi Macron de 2015. Deux réformes qui ont encore beaucoup allégé les contraintes pesant sur les entreprises françaises en matière de licenciements collectifs.

Un constat contre-intuitif

Bref, entre la France et l’Allemagne, il n’y a pas photo : les salariés allemands restent sensiblement mieux protégés contre les licenciements que leurs homologues français. Un constat qui peut sembler contre-intuitif : les réformes menées au début des années 2000 par le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder sont en effet souvent accusées d’avoir libéralisé à l'excès le marché du travail allemand.  

Ces réformes ont en effet entraîné un développement spectaculaire de la précarité outre-Rhin. Multipliant le nombre des personnes qui ne bénéficient pas de ces protections réservées aux seuls salariés en CDI. Mais les différentes formes d’emploi précaire n’en restent pas moins sensiblement moins fréquentes en Allemagne que chez nous, où elles sont de longue date très répandues : en 2014, l’emploi précaire touchait ainsi selon Eurostat 16 % des salariés français, contre 13,1 % des Allemands, une proportion qui recule d’ailleurs ces dernières années. L'Allemagne vient, de plus, de limiter beaucoup la précarité sur ce segment du marché du travail en instaurant un SMIC général à 8,5 euros de l'heure. Et cela d'ailleurs, sans aucun effet négatif notable sur l'emploi.  

Quand on compare les deux pays, on constate donc bien que les salariés allemands en emploi stable sont mieux protégés contre les licenciements. Mais également que le travail précaire est moins répandu outre-Rhin. Pour tous ceux qui considèrent la flexibilité du marché du travail comme un Graal à atteindre, nos voisins font figure de cancres à côté de nous…

C’est parce que le marché du travail allemand n’est pas flexible que l’Allemagne a bien résisté à la crise

Au-delà des indicateurs de l’OCDE, ce manque flagrant de flexibilité a d’ailleurs pu être constaté en vraie grandeur, au cours de la phase aiguë de la crise : en 2009, la France a perdu 260 000 emplois alors que l’Allemagne en a gagné 40 000, selon les chiffres de la Commission européenne. Et cela bien que l’Allemagne ait subi cette année-là une baisse de 5,6 % de son produit intérieur brut (PIB), soit une récession quasiment deux fois plus marquée qu’en France (– 2,9 %). C’est bien simple : malgré l’effondrement de l’activité, les entreprises allemandes n’ont licencié personne…

Et c’est en réalité ce manque total de flexibilité du marché du travail allemand qui explique, pour une bonne part, que notre voisin ait nettement mieux résisté ensuite à la crise : la demande intérieure allemande s’est maintenue et, quand la reprise est venue, celle-ci a pu être rapide puisque les entreprises n’avaient pas licencié leur personnel.

Bien sûr, de nombreux autres éléments – qualité de l’offre, spécialisation… – expliquent aussi les succès industriels allemands. Mais on ne peut en tout cas pas tirer comme conclusion de la relative bonne santé économique actuelle de l’Allemagne qu’il faudrait absolument flexibiliser davantage le marché du travail français. Bien au contraire.

 Article initialement publié le 10 septembre 2015.

Commentaires

MARC

Présenter sur des échelles de 2,3 à 2,9 et de 3,35 à 3,65 des résultats calculés sur une échelle allant de 0 à 6 n'est pas honnête. Avec un graphe correct, les deux pays sont dans un mouchoir de poche -- loin derrière le pays où, selon cette même étude de l'OCDE, on protège le mieux les salariés contre les licenciements, surtout individuels : la Chine, avec un indice de 2,36, très au-dessus des pays de l'OCDE (1,86 pour la France et 1,94 pour l'Allemagne).

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CHRISTIAN

Je ne vois pas en quoi il est malhonnête d'adapter l'échelle lorsque des valeurs sont très proches sous peine de ne plus pouvoir discerner grand chose, l'écart relatif entre ces 2 valeurs étant quand même de 7,4%. Ce qui me semble important n'est pas que la valeur de protection pour l'Allemagne soit légèrement supérieure mais que la flexibilisation du marché du travail n'y est pas d'actualité alors qu'elle agite le landernau politique français. Nouveau plantage, non l'austérité n'est pas la chemin du retour à la croissance, non l'assouplissement du code du travail n'est pas le chemin d'une amélioration de l'emploi. Quant aux chiffres concernant la Chine..hum hum!.

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EMILE

Certes les graphiques ne sont absolument pas l'enjeu de l'article. Toutefois ils vont tellement contre le discours ambiant qu'il serait à mon avis plus judicieux de les rendre irréprochables. Ce genre de petites "manipulations" ont déjà été épinglées par Les Décodeurs dans un autre contexte. http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/10/26/pourquoi-il-faut-se-mefier-des-graphiques_4797002_4355770.html

Le fait que l'indice français soit en dessous de l'indice allemand est suffisant pour valider le raisonnement de l'article, pas besoin de créer artificiellement un écart entre les deux. Autant mettre un graphique régulier dans ce cas-là, ça ne coûte rien et ça évite les critiques.

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VIEREN

Je suis d'accord avec Marc : à quoi sert de zoomer puisqu'en outre on dispose de la valeur précisément en positionnant la souris sur les points des courbes. L'important est en effet l'écart relatif et pas absolu, ce dont on ne se rend absolument pas compte avec une échelle dont le minimum est la valeur mini des données et la maxi la valeur maxi !!!!! Et comme le fait remarquer Marc, mettre la Chine eut été beaucoup plus démonstratif voire risible, la Chine n'étant pas décrit comme un pays ankylosé et faisant la part belle aux salariés

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