Polémique

Le genre, une notion qui dérange

Igor Martinache

03/10/2016

S’intéresser au genre, c’est analyser la construction des rôles sociaux attachés à l’un ou l’autre des sexes. ©MARTIN ZABALA/XINHUA-REA

Diverses disciplines scientifiques ont montré que le genre – masculin, féminin – était le fruit d’une construction sociale indissociable des rapports de pouvoir. Ceux-ci ont été bien analysés dans la division du travail. Mais la science politique commence également à s’y intéresser.

1. LA CONSTRUCTION DES RÔLES SEXUÉS

« On ne naît pas femme : on le devient. » La célèbre formule de Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe (1949) – qui s’appliquerait tout aussi bien aux hommes – résume ce que l’attention au genre apporte à la compréhension de la vie sociale. Comme bien d’autres mots, les phénomènes que recouvre le concept de genre ne l’ont pas attendu pour exister. Bien qu’il renvoie à une pluralité d’angles de recherche, genre s’emploie au singulier, car il désigne un « système de bicatégorisation hiérarchisé entre le sexe (homme/femme) et les valeurs et représentations qui y sont associées (masculin/féminin) »1. En d’autres termes, s’intéresser au genre, c’est analyser la construction des rôles sociaux2 attachés à l’un ou l’autre des sexes, tout en étant attentif à la hiérarchisation et aux rapports de pouvoir qui les relient dans les différentes sphères de la vie sociale.

Les anthropologues ont vite perçu le caractère socialement construit des comportements associés à l’un ou l’autre sexe

En étudiant d’autres formes d’organisation sociale, les anthropologues ont vite perçu le caractère socialement construit des comportements associés à l’un ou l’autre sexe. Dans Trois sociétés primitives de Nouvelle-Guinée (1935), Margaret Mead montre ainsi que ceux-ci s’organisent très différemment selon les groupes considérés. Chez les Arapesh et les Mundugumors, les rôles associés aux deux sexes sont peu différenciés : les premiers valorisent douceur et altruisme, tandis que les seconds cultivent l’individualisme et la violence. Chez les Chambulis, les rôles sont plus différenciés, mais ce sont les femmes qui détiennent le pouvoir économique et politique, tandis que les hommes se spécialisent dans les arts afin de leur plaire.

On attribue le concept de genre au psychiatre américain Robert Stoller : en 1968, dans Sex and Gender, il propose en effet de distinguer le premier, biologique, du second, qui correspond aux conduites stéréotypées qui lui sont associées. Mais loin de remettre en cause le poids de ces normes, il enjoint au contraire de les faire respecter pour la bonne santé mentale des sujets concernés. Y compris en intervenant par un traitement chirurgical ou hormonal sur les individus nés intersexués, afin de leur imposer un sexe ou l’autre.

Le genre est une construction sociale, un processus relationnel et, enfin, un rapport de pouvoir

Ce n’est qu’en 1972 dans Sex, Gender and Society que l’anthropologue Ann Oakley, parlant de « rôles de genre » (« gender roles »), vient remettre en cause ces injonctions dans une perspective féministe. L’année suivante, paraît Du côté des petites filles, d’Elena Belotti, qui met en évidence comment les attentes différenciées des adultes, dès avant la naissance, contribuent à façonner des comportements différents chez les enfants des deux sexes.

Il ne faudrait pas pour autant considérer que les études sur le genre seraient un simple produit d’importation en France. L’adoption du terme en français à la fin des années 1980 a rencontré des résistances diverses. Certains préfèrent ainsi continuer à parler de « rapports sociaux de sexe », de « domination masculine » ou de « patriarcat » pour insister sur le caractère hiérarchique. Quoi qu’il en soit, les recherches regroupées sous l’étiquette de genre relèvent de diverses disciplines, de l’histoire à la biologie, en passant par la sociologie ou l’économie. Elles s’accordent pour caractériser le genre par trois aspects majeurs et indissociables, à savoir qu’il est une construction sociale (et non un donné naturel), un processus relationnel et, enfin, un rapport de pouvoir, lui-même imbriqué dans d’autres rapports de pouvoir.

2. UNE DIMENSION « OUBLIÉE »

Les champs d’application du genre sont eux-mêmes très divers. Le premier d’entre eux est indiscutablement celui des rapports de production : la relégation des femmes a été très tôt mise en évidence et elle conditionne des relations de domination dans les autres sphères de la vie sociale.

Les statistiques mettent en évidence la persistance d’une division du travail défavorable aux femmes

Madeleine Guibert pointe, dans un article de 1946, la subordination des femmes à l’usine et dans les bureaux par leur cantonnement à des tâches répétitives et mal rémunérées, en vertu de qualités supposées « naturelles » Andrée Michel fait pour sa part le lien entre cette situation dans la sphère productive et celle dans la sphère reproductive, autrement dit leur assignation au travail domestique peu, voire pas, reconnue. Christine Delphy analyse ainsi le mariage comme un contrat de travail pour la femme sans durée ni rémunération définies, cette dernière dépendant de celle que l’époux obtient hors de la sphère familiale. Et de fait, en dépit d’un égalitarisme affiché, les statistiques mettent en évidence la persistance d’une division du travail défavorable aux femmes, une division qui se creuse avec l’arrivée d’enfants3. Non seulement le travail domestique n’est guère reconnu et valorisé, mais les femmes n’y sont pas libres de leur temps. Au contraire, ce qui caractérise l’expérience du foyer, c’est la « disponibilité permanente » à ses autres membres, dont les emplois du temps dictent étroitement le leur.

Les rapports qui se nouent dans le salariat et dans la sphère domestique sont donc indissociables, cette dernière jouant simultanément pour les travailleuses un rôle d’externalisation du travail domestique des hommes du foyer, de formation « gratuite », de justification de leur déqualification par la naturalisation4 de leurs qualités. Elle légitime également leur écartement du marché du travail, la question de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale n’étant posée que pour elles.

Le genre joue donc comme un prisme déterminant pour l’insertion sur le « marché » du travail. Comme le montrent quantité d’études économétriques, à caractéristiques pertinentes équivalentes, les actives sont ainsi non seulement davantage exposées au chômage et au sous-emploi, mais ont de moindres perspectives de carrière – le fameux plafond de verre –, et une rémunération substantiellement inférieure à celle de leurs collègues masculins. En dépit de la loi du 22 décembre 1972 qui a imposé le principe d’égalité salariale entre les sexes, à travail et à caractéristiques égales, les femmes gagnent encore en moyenne 24 % de moins que les hommes, 14 % si on se ramène à une base horaire, mais dont 9 points restent inexpliqués par les variables « observables » telles que niveau de diplôme, ancienneté, taille de l’entreprise, etc.5. Comme si l’assimilation du salaire féminin à un salaire d’appoint, à défaut d’être ouvertement exprimée, demeurait bel et bien encore prégnante dans les têtes.

A l’école, les « choix » d’orientation, façonnés par les attentes extérieures, jouent en défaveur des filles

C’est cette même réduction au statut d’épouse qui a également longtemps rendu l’activité des femmes et leur pauvreté laborieuse invisibles sur les écrans radar des statistiques officielles. Cette persistance paraît d’autant plus étonnante qu’elle s’avère en fait économiquement contre-productive, tant au niveau du ménage qu’à celui de la société dans son ensemble, notamment depuis que les résultats scolaires des filles ont en moyenne dépassé ceux des garçons. Là aussi, de nombreux travaux ont montré que les « choix » d’orientation, façonnés par les attentes extérieures, jouaient en défaveur des filles. Elles se retrouvent dirigées, à résultats égaux, vers des filières d’études moins valorisées6, et leurs emplois restent concentrés sur des études et métiers considérés comme féminins.

Les dix professions qui comportent la plus grande proportion de femmes

Part de femmes dans l'emploi, en %

Insee, enquête Emploi 2006 ; traitement Dares.

De même, nombre de travaux ont montré comment se construisaient, dès le plus jeune âge, des différences de goûts et de pratiques en matière culturelle ou sportive, avec une infériorisation systématique de ceux qui sont associés au féminin.

3. DES ENJEUX PROFONDÉMENT POLITIQUES

La difficile reconnaissance du concept de genre et des perspectives associées tient aussi au soupçon dont font l’objet les auteurs qui les empruntent de faire œuvre militante. Cela révèle cependant davantage l’impossibilité concrète de dissocier un discours scientifique de ses implications politiques que cela ne signe une spécificité des études de genre.

Paradoxalement, ce n’est qu’assez récemment que la science politique a investi cette question, et non sans résistances. Une série de travaux a d’abord mis à bas le mythe d’une démocratie moderne qui aurait rompu avec le patriarcat des régimes traditionnels : ils montrent que les citoyens libres et égaux sur lesquels se fonde son contrat social sont en fait implicitement pensés comme masculins, tandis que les femmes sont exclues de la vie politique et reléguées à la sphère domestique. Cela s’est traduit par leur longue exclusion du vote, avec des oppositions émanant tant des milieux conservateurs que progressistes, mais aussi des fonctions représentatives.

La loi sur la parité de mars 2000 et les débats qui l’ont précédée ont constitué un laboratoire particulièrement intéressant pour les chercheurs. Mais ils ont aussi révélé les divisions et les ambiguïtés des féministes, car accepter un traitement particulier pour réduire les inégalités exposait aussi au risque d’entériner la différence et d’être instrumentalisées, à l’instar des autres catégories incarnant la « diversité ». Des craintes qui se sont effectivement vérifiées en pratique, tant être intégrée à une liste n’empêche pas d’être ensuite reléguée dans la distribution des responsabilités.

Les études de genre sont elles-mêmes traversées par de multiples controverses, comme sur la prostitution, le voile ou encore l’hétéronormativité

Au-delà des enjeux électoraux, c’est désormais aussi le rôle du genre dans l’élaboration des politiques publiques et les conséquences de ces dernières sur les rapports sociaux de sexe – et pas seulement les actions qui portent explicitement sur ces derniers – qui font l’objet d’investigation par les politistes. Les études de genre sont elles-mêmes traversées par de multiples controverses, comme sur la prostitution, le voile ou encore l’hétéronormativité7. La place à accorder à la sexualité constitue l’un des principaux nœuds de tension entre les féministes « matérialistes », qui mettent l’accent sur la division inégale du travail, et les tenants d’une approche dite « post-structuraliste ». Dans Troubles dans le genre (1990), Judith Butler considère ainsi les identités de genre comme des « performances » qui n’ont de contenu que celui que leur donnent les actes et les discours de ceux qui les revêtent, et qui peuvent ainsi être subvertis, comme y invite le mouvement Queer8.

Reste qu’entre genre ou classe – ou « race » –, il ne devrait pas y avoir à choisir. Au contraire, les tenants du courant dit de « l’intersectionnalité » invitent à considérer ces appartenances conjointement, en étant attentifs au fait qu’elles produisent en se combinant des effets originaux qui ne sont pas seulement l’addition de leurs effets propres. Le concept de genre a encore beaucoup d’aspects du monde social à éclairer.

Article initialement publié dans Alternatives Economiques n°334, avril 2014.

  • 1. Introduction aux études sur le genre, p. 10. Voir "En savoir plus" p. 73.
  • 2. Rôle social : ensemble des comportements attendus de la part d’une personne en fonction de sa position sociale.
  • 3. Voir "L'arrivée d'un enfant modifie-t-elle la répartition des tâches domestiques au sein du couple ?", par Arnaud Régnier-Loilier, Population et sociétés n° 461, novembre 2009.
  • 4. Naturalisation : opération qui consiste à faire passer pour inscrit dans la nature un phénomène, un goût ou un comportement transmis par l’environnement social.
  • 5. oir "Les écarts de salaires entre les hommes et les femmes en 2009", par Lara Muller, Dares Analyses n° 16, mars 2012.
  • 6. Voir L'école des filles, par Marie Duru-Bellat, L'Harmattan, 2004 [1990], ou Allez les filles !, par Christian Baudelot et Roger Establet, Le Seuil, 1992.
  • 7. Hétéronormativité : fait de considérer l’hétérosexualité comme supérieure aux autres modes d’organisation de la sexualité, voire comme la seule admissible, et d’enjoindre à s’y conformer.
  • 8. Queer : littéralement "bizarre" en anglais. Terme qui désigne un mouvement composite dont les tenants refusent l’assignation à un rôle sexuel, mais aussi à un sexe anatomique prédéfini imposés par le reste de la société.
Igor Martinache
Pour en savoir plus: 

Sociologie du genre, par Isabelle Clair, coll. 128, Armand Colin, 2012.

Dictionnaire genre et science politique, par Catherine Achin et Laure Bereni (dir.), Les Presses de Sciences-Po, 2013.

Introduction aux études sur le genre, par Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait et Anne Revillard, De Boeck, 2012.

Le sexe de la mondialisation. Genre, classe, race et nouvelle division du travail, par Jules Falquet, Héléna Hirata, Danièle Kergoat et Brahim Labari, Les Presses de Sciences-Po, 2010.

Commentaires

ERIC

Jolie synthèse... Celles et ceux d'entre nous qui se sont ou ont été amenéEs à se questionner sur leur place dans la société ont depuis longtemps intégré et digéré ces notions (disqualification ou surqualification liée à une représentation plus ou moins arbitraire et non à des compétences ou des résultats concrets). Mais au delà de l'assimilation de ce qu'est le genre et de ce qu'il représente en termes d'organisations intérieure, sociale et sociétale, nous manquons cruellement de textes de repère qui explicitent l'impact sur la vie des citoyenNEs. Merci de poser ces (premières ?) pierres.

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