Précarité

Logement des jeunes : « Tanguy » malgré eux

On se souvient tous du charmant Tanguy du film d’Etienne Chatiliez. Indécrottable casanier, attaché à la douceur du domicile familial, ce grand garçon de 28 ans, prof de langues O, faisait cauchemarder ses parents qui n’aspiraient qu’à une chose : le voir quitter le nid. Le portrait des nouveaux Tanguy brossé par la Fondation Abbé Pierre est d’une tout autre nature. La grande majorité d'entre eux subit la situation.

Sur les 4,5 millions de majeurs hébergés chez leurs parents ou grands-parents, près de 3,3 millions n’auraient pas les moyens financiers d’accéder à un logement indépendant, relève l’enquête nationale Logement (ENL) 2013 de l’Insee, que la Fondation Abbé Pierre a exploitée. Or, s’ils le pouvaient, un tiers de ces jeunes (plus d’un million) quitteraient le domicile familial. Et plus ils prennent de l’âge, plus cette contrainte est mal vécue.

Certes, la population de ces Tanguy reste majoritairement très jeune. 71 % d’entre eux ont entre 18 et 24 ans et 98 % sont célibataires. Etudiants, élèves, stagiaires non rémunérés, ils « patientent » logiquement chez leurs parents avant de pouvoir décrocher un emploi et voler de leurs propres ailes. Mais si 82 % des 18 ans n’ont toujours pas quitté la maison, ils sont encore 30 % à 25 ans. Et la part des 35 ans et plus s’élève à 10,5 %.

Génération boomerang

Par ailleurs, la proportion de jeunes de plus de 25 ans qui ont dû retourner au bercail familial après avoir fait l’expérience d’un logement indépendant a augmenté de 20 % en dix ans. Ce sont désormais 338 000 personnes qui subissent cette situation.

Ce phénomène de retour au domicile, vécu comme un « retour en arrière », concerne également les moins de 25 ans. Au global, 925 000 personnes ont vécu cette situation en 2013 après une expérience autonome de plus de trois mois et de plus d’un an pour les deux tiers d’entre eux. Cette vie loin des parents a même duré plus de cinq ans pour 160 000 personnes.

Quant au retour chez les parents, il peut aussi se prolonger. Au moment de l’enquête, 64 % de ces jeunes résidaient dans leur famille depuis plus de six mois et même depuis plus d’un an pour la moitié d’entre eux. Dans 26 % des cas, la fin des études, une recherche d’emploi, un changement de travail peuvent expliquer cet effet boomerang. Mais dans 45 % des cas, ce sont des circonstances particulièrement difficiles (rupture familiale, perte d’emploi, problèmes financiers, de santé ou de logement) qui justifient ce retour.

De manière plus générale, la situation des jeunes vivant chez leurs parents est contrastée. 43,7 % d'entre eux sont en formation (non rémunérée), 32,3 % occupent un emploi, sont en contrat d’apprentissage ou stage rémunéré, 18,3 % sont chômeurs et, enfin 5,8 % sont inactifs.

Problème, la moitié de ces cohabitants qui travaillent (1,5 million de personnes) sont en CDI à temps complet. Une situation a priori stable, mais qui ne leur permet pourtant pas de prendre leur indépendance.

Bien plus que leurs aînés, les jeunes sont frappés par la crise du logement, comme le confirme une autre étude de l'IAU (Institut d'aménagement et d'urbanisme d'Ile-de-France), qui montre qu'un Francilien sur deux de plus de 25 ans vit encore chez ses parents. D'où la nécessité pour la Fondation Abbé Pierre, de financer de manière urgente des logements aidés dédiés à cette population (résidences étudiantes, foyers de jeunes travailleurs ou logements sociaux adaptés aux jeunes). Mais aussi de pratiquer l’encadrement des loyers prévu par la loi Alur dans les 28 agglomérations visées initialement, de revaloriser les aides personnelles au logement (APL) et de mettre en œuvre la garantie universelle des loyers. « Or, sur ces trois points phares, le gouvernement a montré depuis dix-huit mois une véritable réticence à tenir ses engagements, voire y a ouvertement renoncé », déplore la Fondation.

Mais les Tanguy s'appellent aussi James, José, et Maria. Le Pew Research Center décrit une réalité tout aussi alarmante aux Etats-Unis. 36,4 % des femmes et 42,8 % des hommes âgés de 18 à 34 ans vivent dans leur famille. Un niveau jamais vu depuis la Seconde Guerre mondiale ! Quant aux Espagnols de moins de 30 ans, 80 % vivent chez leurs parents, et un Espagnol sur quatre dans la tranche 30-34 ans est encore au domicile familial, selon l'Observatoire d'émancipation du conseil de la jeunesse en Espagne.