Entretien avec Guillaume Mazeau

Nuit Debout : « On en est à la phase de bouillonnement »

Propos recueillis par Céline Mouzon

25/04/2016

Place de la République le 17 avril 2016. ©Marta NASCIMENTO/REA
Guillaume Mazeau Historien spécialiste de la Révolution française (Paris 1) et membre du collectif Debout Education Populaire, actif dans Nuit Debout Paris

Insaisissable et protéiforme, Nuit Debout l'est certainement. Ce mouvement qui a pris ses quartiers sur la place de la République à Paris depuis le 31 mars dernier, et a essaimé dans plusieurs villes de France, présente pourtant des points communs avec d'autres mobilisations de ces dernières années. Après presque un mois d'existence se pose aussi la question de son efficacité et de la direction que celles et ceux qui y participent veulent lui donner, même si l'existence des rassemblements chaque jour renouvelés dit en tant que tel quelque chose de l'état de notre société et de son rapport à la démocratie. Pour éclairer cette mobilisation, AlterEcoPlus a choisi de s'entretenir avec Guillaume Mazeau, qui est historien spécialiste de la Révolution française, maître de conférence à Paris 1, et membre du collectif Debout Education Populaire, qui participe à la mobilisation place de la République à Paris.

Comment caractériser le mouvement Nuit debout ?C’est le produit de la recomposition – ou de la décomposition – politique de la gauche à laquelle on assiste aujourd’hui. Il témoigne d’une incapacité des partis de gauche, gauche radicale comprise, et des syndicats, à répondre aux attentes de leurs électeurs ou sympathisants. Il se démarque des formes traditionnelles de mobilisation comme la grève ou la manifestation, même s’il prend racine dans la manifestation contre la loi travail du 31 mars qu’il est venu prolonger1. Cette mobilisation a été le détonateur, mais le mouvement dépasse aujourd’hui largement ce cadre. Car c’est aussi un mouvement « pour » : pour inventer un autre monde, une autre société.

Dans quelles filiations militantes s’inscrit-il ?

Comme tout mouvement social, il s’enracine dans des expériences antérieures. On pense aux Indignés, à l’occupation de la place Syntagma à Athènes et au mouvement Occupy en 2011. On y retrouve l’occupation des places, qui est une prise de souveraineté et l’affirmation que l’espace public est politique ; des pratiques de langage d’assemblée dans les gestes et le respect de la parole, y compris celle des anonymes ; le refus de toute récupération par des organisations syndicales ou partisanes ; enfin l’hyperconnexion sur les réseaux sociaux et la capacité à penser ses problèmes dans un contexte mondialisé.

Quels autres héritages peut-on y retrouver ?

Plus près de nous, on peut aussi y voir l’héritage des mobilisations contre la loi sur l'autonomie des universités, la LRU, de 2009 où étudiants et enseignants avaient organisé la Ronde infinie des obstinés en Place de Grève, devant l’Hôtel de Ville de Paris. Ils se relayaient pour faire la ronde nuit et jour contre la réforme en récitant des poèmes. « Il y a une dimension de satire et d’irrévérence qui fait partie de la culture contestataire »Il y avait déjà cet aspect nocturne. Enfin, on y observe une dimension de satire et d’irrévérence qui fait partie de la culture contestataire et qu’on retrouve dans le charivari ou le carnaval, mais aussi dans des mouvements comme Alternatiba ou Bizi ! qui vont confisquer les sièges dans les banques pour dénoncer l’évasion fiscale.

Qu'y a-t-il de nouveau dans ce mouvement par rapport à ces héritages ? La dimension inédite de Nuit debout tient au contexte de l’état d’urgence et de construction d’un état d’exception qui limite les libertés. En prenant la place de la République, lieu du deuil post-attentats, le mouvement signifie son refus de cet état d’urgence, qui lui apparaît comme un instrument destiné à orchestrer la chasse de ceux qui sont différents, les immigrés, les sans-papiers et les musulmans. Autre distinction par rapport aux mouvements d’occupation des places en Espagne ou en Grèce : le contexte socio-économique actuel, qui est certes difficile, mais moins que celui qu’ont connu ces pays.

Quels sont les enjeux politiques auxquels Nuit debout est aujourd’hui confrontée ?

Le mouvement est très divers et même contradictoire. Il regroupe aussi bien des militants très politisés que des personnes moins engagées. S’y expriment des revendications davantage ciblées sur les droits des minorités, en commissions non mixtes, et des formes d'expression plus universelles. Il peut y avoir des frottements entre les deux. Sur cette place, on retrouve en somme les tensions et les dissensions sur ce qu’est la République et ce qu’est le bien commun. Cette diversité est à la fois sa faiblesse et sa force. Car c’est de ce bouillonnement que peut émerger quelque chose de nouveau.

« On retrouve ce moment de bouillonnement initial, impossible à lire, à l’origine de toutes les fondations politiques »

La question qui se pose est : comment faire pour convertir politiquement toute cette énergie ? Faut-il repousser le plus longtemps possible le moment où l’on se qualifie politiquement ? Faut-il chercher à s’organiser au risque d’une récupération ou d’une institutionnalisation ? Certains pensent qu’il faut retarder ce moment et qu’on n’invente pas de nouvelles formes politiques en deux semaines. D’autres considèrent que si on ne le fait pas maintenant, il y a un risque que le mouvement s’effondre. Tout le monde a en mémoire l'échec un peu narcissique du mouvement Occupy, qui n'est pas allé très au-delà de la libération de la parole. Ces risques sont connus et mis en débat sur la place. Jouera aussi, plus prosaïquement, l’effet de fatigue. Mais je pense qu’il faut garder à l’esprit que ce moment de bouillonnement initial, impossible à lire, qui peut parfois sembler dérisoire même, est un moment que l’on retrouve à l’origine de toutes les fondations politiques.

Dans ce contexte, ce qui me frappe, c’est la maîtrise et l’auto-discipline. C’est un mouvement pacifique, bien que la moindre violence fasse immédiatement l’objet d’une large couverture médiatique. On aurait pu s’attendre à beaucoup plus de violences. Il y a eu des débordements, mais ils restent marginaux.

N'y a-t-il pas aussi un enjeu de convergence des luttes ? En effet. Même si le mouvement part d’une mobilisation contre la loi travail, il ne représente à l’évidence pas la totalité de la population française. Tout le monde en est très conscient. On y trouve pour l’instant, me semble-t-il, beaucoup de gens surdiplômés mais précaires, comme des intermittents, des travailleurs du son ou de l’image, qui par exemple n’ont pas regardé d’un œil très favorable les émeutes dans les banlieues en 2005. La réussite du mouvement dépendra justement de sa capacité à trouver des lignes de convergence avec d’autres groupes sociaux pour produire du commun. On pense aux militants et aux habitants des quartiers populaires, aux migrants ou encore aux ouvriers.

Au-delà de l'épisode Finkielkraut, il y a aussi des discussions sur qui a droit à la parole. Faut-il écouter tout le monde ? En théorie, on accueille le plus d'idées possible car une des forces de ce mouvement relève justement de la grande et soudaine libération de la parole et des échanges entre experts, citoyens ordinaires, dominés. En pratique, c'est évidemment compliqué, voire impossible. C'est ce que révèle l'accident Finkielkraut. « Nuit debout n'est pas un « forum citoyen » neutre ni apolitique, mais un mouvement en action, radical, pacifique et non violent »Nuit debout n'est pas un « forum citoyen » neutre ni apolitique, mais un mouvement en action, radical, pacifique et non violent tout en assumant le fait que la démocratie est aussi une conflictualité régulée. Les participants de Nuit Debout ne veulent pas (encore ?) se qualifier ni s'affilier, mais il est évident que ce mouvement vient des recompositions de la gauche radicale... Ce hiatus entre théorie et pratique sur la liberté d'expression n'est donc une contradiction qu'en apparence, il s' explique assez aisément.

Comment analysez-vous l’attitude des pouvoirs publics et des responsables politiques ?

Le mouvement se fait contre la politique institutionnelle, et les responsables politiques de tout bord sont désarçonnés. Cela fait ressortir le fossé béant qui s’est creusé entre eux et nous. Concrètement, l’occupation de la place est déclarée en préfecture, mais c’est un équilibre précaire qui est remis en cause tous les jours. Il y a une tolérance pour l’occupation de la place en fin de journée et tôt dans la nuit ; cet espace et ce temps ont été conquis. Pour le reste, il y a une oscillation dans les rapports avec la police entre la négociation et la brutalité (arrestations, gaz lacrymogènes, matraques) lorsqu’il y a une manifestation sauvage. Les pouvoirs publics ne peuvent pas aller beaucoup plus loin car ils se heurtent à l’obstination du mouvement et à la difficulté politique qu’il y a à réprimer des gens qui ne sont pas violents et qui bénéficient du regard bienveillant ou amusé de l’opinion publique.

Cet entretien a été réalisé le 19 avril 2016. 

  • 1. « On ne rentre pas chez nous », ce mot d’ordre décidé le 23 février à l’issue d’une réunion organisée par le journal Fakir a lancé l’occupation de la place de la République après la manifestation du 31 mars.