Marché du travail

Pourquoi les migrations ne vont pas faire exploser le chômage

André Zylberberg

04/09/2015

Quartier de Little Havana, à Miami. En 1980, 125000 Cubains ont débarqué dans la ville, mais le taux de chômage s'y est aligné sur celui des villes comparables en moins d'un an. © 2011 by Ruaridh Stewart/ZUMA/REA

Une erreur souvent commise est de considérer qu’il existe dans chaque pays un nombre fixe d’emplois. Selon cette logique de « partage du travail », il faudrait arrêter l’immigration de toute urgence, car les nouveaux arrivants constitueraient autant de chômeurs supplémentaires. Or, c’est une idée fausse. Dans tous les grands pays industrialisés, chaque jour, des milliers d’emplois disparaissent et chaque jour des milliers d’emplois sont créés. Il n’existe pas un stock d’emplois défini, mais des variations permanentes de grande ampleur.

Beaucoup d’études ont été faites sur les flux migratoires. Les plus instructives ont été réalisées sur des flux soudains et massifs. On pressent qu’une faible arrivée d’immigrés sera facilement absorbée, petit à petit. Mais que se passe-t-il lors de mouvements démographiques brutaux ? Le taux de chômage augmente-t-il en proportion ? La réponse est négative.

Dans tous les grands pays industrialisés, chaque jour, des milliers d’emplois disparaissent et chaque jour des milliers d’emplois sont créés

Deux exemples le prouvent. D’abord, l’exode des Cubains à Miami, dans les années 1980. Pendant une brève période, Fidel Castro permet à ceux qui le désirent de quitter l’île. En quelques mois, 125 000 d’entre eux débarquent à Miami. A l’échelle de la France, cela correspondrait à une augmentation de la population active de 2 millions de personnes ! David Card, un économiste de Berkeley, a étudié l’évolution du taux de chômage à Miami et celui d’autres villes comparables qui n’ont pas été touchées par le phénomène. Son constat : en moins d’un an, le taux de chômage à Miami s’est aligné sur celui des villes comparables.

Le cas des pieds-noirs

Un autre exemple plus proche de nous et tout aussi éloquent : l’arrivée en France des rapatriés d’Algérie. En 1962, après les accords d’Evian, 400 000 pieds-noirs rejoignent l’Hexagone. La Commission des comptes de la nation s’inquiète. A cette période, elle ne recense que 35 000 emplois vacants et s’attend logiquement à dénombrer prochainement 365 000 chômeurs de plus. Dans les mois et les années qui suivirent, cette prévision fut totalement démentie. Plus précisément, Jennifer Hunt, une économiste de l’université de Rutgers, a montré que les départements de l’Hexagone ayant accueilli le plus de rapatriés ont, au bout de quelque temps, des taux de chômage et des niveaux de salaire peu différents des autres.

Le nombre d’emplois d’une économie n’est pas fixe. Il dépend principalement du fonctionnement du marché du travail

Certains objecteront que ces exemples sont trompeurs car ils se sont déroulés dans un contexte de croissance soutenue. En serait-il de même dans des périodes de faible croissance ou de récession ? Probablement, car les comparaisons de l’époque ont été faites entre des zones géographiques dont la situation macroéconomique globale était la même.

Le nombre d’emplois d’une économie n’est pas fixe. Il dépend principalement du fonctionnement du marché du travail. Avec un marché du travail très réactif – c’était le cas aux Etats-Unis et en France lors de ces deux événements –, il est possible de créer beaucoup d’emplois rapidement. Et cela est tout aussi vrai de l’inverse : un marché du travail qui fonctionne mal ne parviendra pas à résorber le chômage, même avec peu ou pas de flux migratoires.

Bien sûr, ce n’est pas à l’économiste de se prononcer sur le bien-fondé de l’immigration. Son rôle doit se borner à rappeler la conclusion la plus fréquente des études les mieux documentées. En l’occurrence : ce n’est pas l’immigration qui crée le chômage, mais un fonctionnement inadapté du marché du travail.

André Zylberberg, directeur de recherche au CNRS, membre de l’Ecole d’économie de Paris.
 

Article initialement publié dans Alternatives Economiques Hors-série n° 099 - décembre 2013.

André Zylberberg

Commentaires

MARIE ANGE

"Dans tous les grands pays industrialisés, chaque jour, des milliers d’emplois disparaissent et chaque jour des milliers d’emplois sont créés"

Apparemment nous ne devons pas faire partie des pays industrialisés car nos 6 millions de chômeurs ne se voient pas proposer d'emplois. Où sont donc les milliers d'emplois créés et pourquoi nos chômeurs n'en bénéficient-ils pas?

Le chômage n'est pas lié à l'immigration, mais les patrons voyous qui emploient des immigrés pour les payer moins chers contribuent quand même à priver quelques chômeurs d'un possible emploi non? ET que dire des travailleurs détachés?

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Francois

Nos jeunes diplômés à la recherche de boulot et pas de stages, souvent sous payés plusieurs années et très certainement paresseux , nos millions de chômeurs probablement faux et non motivés vont donc être surclassés par les brillants immigrés super motivés. Toutes ces comparaisons avec des périodes historiques et économiquement très différentes n'ont aucun intérêt sinon de " faire passer la pilule" en soulageant l'angoisse des français qui sont émus par les déplacés mais inquiets pour l'avenir de leurs enfants.

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MARC

Et pourtant chaque jour il y a de nouvelles offres d'emplois et qui sont pris, malheureusement pour les chomeurs, ce sont souvent des mouvements de personnes deja en poste. L'idee de l'article, je pense, est de dire qu'en effet immigration et chomage ne sont pas liees, c'est donc un argument faux.

Vos propos sur les patrons voyous et les bas salaires sont un peu simplistes, rien n'empecherait un local de travailler pour ces patrons, rien n'empeche un francais de devenir eboueur, technicien de surface, serveur...

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