Méga-fermes : géantes mais déjà bien présentes

Méga-fermes :

géantes mais déjà bien présentes

A l’instar des « mille vaches » dans la Somme, les projets de « méga-fermes » semblent de plus en plus nombreux en France. Pourtant, l’élevage intensif n’est pas récent, ni dans l’Hexagone, ni ailleurs dans le monde.

un reportage d'

Hélène Février

et

Bénédicte Weiss

« Monsieur le Ministre : stoppez les fermes-usines ! » C'est en ces termes que l'association Agir pour l'environnement a lancé une pétition contre le développement des « méga-fermes », ce 22 février 2015. Une autre, initiée le 25 février par l'eurodeputé EELV, José Bové, a atteint plus de 180 000 signataires. Elles interpellent toutes les deux le ministre de l'Agriculture, Stéphane Le Foll. Parmi les fermes « géantes » visées, la très médiatisée « ferme des mille vaches », un site d'élevage intensif à Drucat (Somme). Le 28 octobre 2014, neuf militants de la Confédération paysanne, farouchement opposée à cette forme d'agriculture, ont été condamnés à des peines allant jusqu’à cinq mois de prison avec sursis. En cause : deux opérations coup de poing sur le site en septembre 2013 et mai 2014. Le syndicat a fait appel de ce jugement. Quelques semaines plus tôt, dans la nuit du 13 septembre, les vaches commençaient à arriver sur place sous escorte policière.

Le projet controversé, auquel a répondu une forte mobilisation citoyenne, est né en 2009 de l'association entre l'industriel en BTP Michel Ramery et trois producteurs de lait. S’il a abouti, la préfecture ne l'a cependant autorisé qu'à 500 vaches pour l’instant.

Depuis, les annonces de projets de « méga-fermes » semblent se multiplier. 3 000 porcs à Loueuse (Oise), 250 000 poules au sol à Beauval (Somme), 1 000 taurillons sur le plateau de Millevaches (Creuse)... Pourtant, les grandes fermes industrialisées existent déjà en France depuis longtemps, notamment dans les filières porcine et volaille. Le plus souvent en vue d'exporter leur production.

Dans la filière laitière, la robotisation de la traite peut être un facteur d'économie d'échelle, de même que les systèmes d'alimentation du bétail ou la présence d'un méthaniseur.

En France, au-delà de 100 vaches, 1 000 truies ou 100 000 poules pondeuses, les fermes deviennent très conséquentes. En 2012, 10 % du cheptel de vaches se trouvait dans des fermes de plus de 100 têtes (soit 2 000 à 3 000 exploitations sur un total de 70 000) (source : Institut de l'élevage)

France : « méga-fermes« en activité ou en projet

Pour plus d'informations, cliquer sur la carte

Yves Le Roux, professeur en développement durable des filières agricoles à l’Ecole nationale supérieure d’agronomie et des industries alimentaires, analyse le modèle économique de ces grandes fermes.

Aux Etats-Unis, en Californie, les fermes de 1 000 vaches sont monnaie courante depuis les années 1990. Elles peuvent atteindre jusqu’à 30 000 bêtes dans les vastes plaines de la Central Valley et causent des problèmes environnementaux : la concentration en nitrates dans le lisier contamine les nappes phréatiques, et la volatilité de l’azote ammoniacal conduit à une forte pollution atmosphérique. La région compte ainsi un des taux les plus élevés du pays en particules fines dans l’air, ce qui affecte directement les populations. Ce modèle californien s’appuie sur le « zéro pâture » : les vaches restent en permanence dans des bâtiments et sont nourries d’ensilage (maïs, herbe) et d’aliments concentrés (céréales, tourteaux de soja, etc.) parfois importés. Ces fermes sont donc sensibles à la volatilité des prix des aliments et reposent sur l’emploi d’une main-d’œuvre à bas coût, majoritairement mexicaine.

Mais les Etats-Unis n’ont pas l’apanage du gigantisme laitier. Depuis plusieurs années, les « mega diaries » font leur chemin un peu partout dans le monde, particulièrement en Asie où la consommation de lait est en pleine expansion. Le record mondial serait d’ailleurs en passe d’être atteint au Vietnam. Au programme : une ferme de 200 000 vaches à l’horizon 2020, dans l’optique de produire la moitié du lait commercialisé dans le pays.

En Europe, c’est surtout en Allemagne, au Danemark et aux Pays-Bas que la stratégie de concentration et d’agrandissement des élevages, notamment porcins, s’est développée depuis dix ans.

Il n’existe pas, au niveau mondial, de seuil clairement établi pour définir les « méga-fermes ». Cette notion dépend du contexte de chaque pays et peut s’appliquer à toute exploitation dont la taille dépasse le cadre habituel

Quelques exemples de « méga-fermes » dans le monde

Pour plus d'informations, cliquer sur la carte

Première productrice d’Europe de viande porcine, l’Allemagne profite des fermes collectives héritées de l’ex-RDA et d’une main-d’œuvre bon marché, due à des salariés détachés, principalement issus des pays d'Europe de l'Est, et à l'absence de salaire minimum. Ce dernier devrait cependant être généralisé prochainement, comme l'a annoncé Angela Merkel en novembre 2014. Souvent couplées à un méthaniseur, ces « Megaställe » peuvent atteindre jusqu'à 65 000 porcs et sont parfois entièrement automatisées. Elles font de plus en plus débat. En question notamment : le bien-être animal et la sécurité sanitaire. Des manifestations sont organisées régulièrement (lien en allemand) avec pour mot d’ordre « Wir haben es satt ! » (« Ca nous gave ! »). La dernière en date a réuni à Berlin entre 25 000 et 50 000 personnes.

De son côté, en quelques années, le Danemark a réorienté son modèle vers une production intensive reposant sur un nombre réduit de très grandes fermes laitières et porcines (naissage de porcelets notamment). Cet agrandissement rapide, très coûteux en capitaux, a été rendu possible grâce à un accès facilité à des prêts. Mais il a conduit à des taux d’endettement très élevés (environ 90%) et au remboursement de forts taux d'intérêt, exigeant d’excellentes performances économiques. Endettement, coût de production élevé, fluctuation des prix de l’alimentation animale, chute des prix du lait et des ventes de porcelets, éclatement d’une bulle spéculative foncière… en 2008, beaucoup d’exploitations se sont retrouvées dans une situation financière désastreuse et ont dû être renflouées par les banques. Face à ce constat, le pays semble faire marche arrière.

« Petit » pays « à l’étroit », les Pays-Bas rencontrent pour leur part des problèmes fonciers et ne disposent pas d’assez de terres pour épandre tous les effluents d’élevage. Il leur arrive même de les exporter.

Le contre-exemple pourrait venir de Nouvelle-Zélande, où les coûts de production sont deux fois moindres qu’en France, avec une taille moyenne des troupeaux très élevée, mais un système essentiellement basé sur la pâture. Les animaux restent dehors et sont nourris quasi exclusivement à partir d’herbe disponible localement. Un atout dans le contexte d’augmentation du prix de l’alimentation animale.

Reste qu’en France et en Europe, pour être compétitives, les fermes peuvent actionner d'autres leviers que les économies d’échelle, en misant sur la valorisation des produits, par exemple grâce aux certifications régionales (AOP/AOC). Celles-ci permettent de redistribuer de la valeur ajoutée sur l’ensemble de la filière et du territoire via de petites structures de transformation. Mais pour obtenir un fromage AOP au goût « typé », par exemple, une alimentation locale basée sur l'herbe et la pâture est indispensable. Une démarche non compatible avec la stabulation de mise dans les « méga-fermes » laitières européennes.

Crédits

  • Un reportage de Hélène Février et Bénédicte Weiss
  • Vidéo : Hélène Février et Bénédicte Weiss
  • Photos : © Benoit DECOUT/REA - © Nicolas TAVERNIER/REA - © GLEN STUBBE/ZUMA/REA - © Daniel PILAR/LAIF-REA - © Istockphoto
  • Conception et réalisation multimédia: Marine Tanguy
  • Coordination : Claire Alet