Chronique

Du Front populaire à Nuit debout

Guillaume Duval Rédacteur en chef d'Alternatives Economiques

Il y a quatre-vingts ans, en mai 1936, cela avait été la Nuit debout pendant un mois dans les usines et sur les places de France. Sept ans après le début de la crise de 1929, nos ancêtres n’en pouvaient plus d’avoir subi si longtemps des politiques de baisse du coût du travail et des dépenses publiques qui, loin de faire sortir le pays de la crise, avaient dégradé leurs conditions de vie, encouragé la montée de l’extrême droite et accru les tensions en Europe.

Ils s’étaient dressés, spontanément, sans qu’aucun parti ou syndicat ne les y ait appelés, pour réclamer de changer la vie, leur vie, pour exiger qu’enfin la voix des petits et des sans-grade, de ceux qui ont des fins de mois difficiles soit entendue à Paris et respectée par les chefs d’entreprise. Grâce à ce soulèvement pacifique, ils avaient obtenu la semaine de 40 heures et les congés payés, qui ne figuraient pas vraiment dans le programme, très sage, du Front populaire, mais aussi le droit d’avoir des délégués du personnel et la mise en place des conventions collectives.

Les mouvements sociaux à répétition révèlent l’incapacité de la France à se doter de corps intermédiaires efficaces

Mai 1936, mai 1968…, tous les trente ou quarante ans, l’histoire de France est jalonnée de ces grands mouvements sociaux qui soulèvent le pays sans que personne ne les ait vus venir, ne les ait organisés et ne soit capable de les diriger. Tout en s’inspirant aussi des Indignés espagnols, Nuit debout s’inscrit clairement dans cette filiation, même si, sous réserve d’inventaire au cours des prochains jours, il semble improbable à ce stade qu’il débouche sur un embrasement généralisé, analogue à ces précédents.

Ces grands mouvements de protestation à répétition sont assez largement une spécificité hexagonale, qui intrigue nos voisins. Même s’ils laissent des souvenirs forts à ceux qui les vivent, ils sont malgré tout aussi le signe récurrent d’un dysfonctionnement majeur de la société française : son incapacité chronique à se doter d'institutions et de corps intermédiaires, partis et syndicats, capables de représenter efficacement les gens ordinaires au sein d’un Etat au fonctionnement toujours très monarchique, comme au niveau des entreprises, restées elles aussi très verticales. Manifestement les dernières décennies n’ont pas permis de pallier ce problème…